« Si Bleue!… » -I-

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*L’étoile…
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Si bleue l'étoile
Si bleue l’étoile

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Flo avait 11 ans … Elle lavait, récurait, cirait, rangeait, raclait, tordait, nettoyait … Et encaissait les coups et la trique, partout dans la maison … Elle vivait dans une famille bizarre … Depuis qu’elle avait cinq ans elle fut mise à contribution pour toutes les tâches ménagères, et elle n’avait pour sa vie d’enfant tout simplement « pas l’temps ».
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Flo n’exigeait rien … Peu de soins, peu d’attentions pour beaucoup d’isolement et de punitions … Elle recevait le pain et le beurre que l’on mettait dessus en échange de toutes les basses besognes que l’on exigeait d’elle … Elle fut enrôlée de force, comme un conscrit dans une armée … Comme un forçat sur une galère … Elle n’avait rien à dire … Elle se taisait … Elle dormait peu, restait punie tard dans la nuit à gratter les feuilles lignées de sa plume qui crissait sur le papier dans le silence, sous le néon, dans la cuisine …

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Ou alors …  Ou alors ils la mettaient à genoux, sur une règle en fer, les bras en l’air …  Et pour s’assurer qu’elle ne pourrait les baisser ils lui flanquaient dans chaque main une paire de chaussure, des fois une brique, des fois de lourds dictionnaires …  Et elle restait là, le  nez dans le coin, les bras levés, sans dire jamais rien …
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Désespérée et révoltée elle n’osait pourtant se soulever … Les coups tombaient, les coups pleuvaient … Elle subissait … Elle s’estimait heureuse tout compte fait car elle savait déjà qu’ailleurs d’autres enfants comme elle vivait le pire comme elle, et même pire encore qu’elle …
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Elle ne rêvait qu’à une seule liberté … Celle d’être enlevée de là où elle était pour aller ailleurs … Peu importe où, mais ailleurs …
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Et elle croyait qu’un jour cela arriverait …
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Elle trimait … Elle souffrait … Elle trinquait … Mais dans le silence de sa solitante solitude elle soliloquait en solitaire et attendait l’heure de l’enlèvement …
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Elle se fichait bien en fait des brimades, des récriminations et des maltraitances, des humiliations et des vexations et des offenses, juste elle attendait, elle attendait et se demandait quand enfin tout cela se terminerait car elle savait oui qu’il y aurait une fin, une halte, un moment ou « ça » ne serait plus …
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Car dans sa tête elle portait une grande étoile toute bleue, toute brillante et scintillante … Elle y croyait, elle en jurait, elle la savait qui l’attendait … Elle lui parlait, lui racontait ses rêveries éveillées … Un jour elle le savait qu’elle irait là-bas, tout là-bas … Accrocher sa vie entière à l’étoile bleue …
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Parmi les autres et sous leurs sarcasmes et vilénies, son esprit construisait et développait un monde étrange et terrifiant … Un monde calciné, saccagé, en ruines … Dévasté … Et ses rêves de nuit étaient peuplés de créatures vilaines et méchantes, hideuses et redoutables, malodorantes et salissantes qui rôdaient et la faisaient tomber dans des précipices profonds profonds très profonds … Et alors elle s’éveillait en hurlant … Et en sueur …
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Tandis qu’autour d’elle les autres se régalaient de vie et de jeux et de rires, elle traînait de tous temps à trimer dans la maison, ou dans le jardin, ou alors elle traînait dans un coin, punie, oubliée … Mais elle patientait … Elle attendait l’enlèvement …
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Flo possédait un coin tranquille, rien qu’à elle seule, et où jamais personne ne venait … C’était là bas derrière les bâtiments de la ferme, sous un appentis abandonné depuis de longues années, un petit trou qu’elle s’était fait au milieu de folles brindilles d’herbes sauvages qui poussaient là et des débris de matériel agricole laissés pour compte et rouillé … Il y passait parfois un vieux chat qui venait près d’elle contempler et scruter les étoiles …
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Et songer …
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Jamais personne n’y viendrait la chercher … D’ailleurs … Certains même disaient l’endroit hanté …
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A la faveur de la nuit, elle se glissait souvent hors de son lit, rampait le long du couloir de l’étage, descendait lentement les escaliers prenant garde de ne faire craquer aucune marche et se glissait dehors, dans le noir, en passant par l’étroite fenêtre des toilettes, se hissant contre le mur comme un petit singe agile et léger … Elle laissait la fenêtre entrebâillée et partait, frêle et solitaire dans sa longue robe de nuit blanche, et pieds nus, à travers les prairies jusqu’à son abri …
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Là elle rêvait de son étoile bleue, et de l’enlèvement … Elle l’espérait, elle l’attendait, elle l’appelait … Elle scrutait le ciel, elle interrogeait les astres, elle parlait aux étoiles … Sûre qu’une nuit quelque chose se produirait, sûre qu’une de ces nuits elle irait tout là bas rejoindre l’étoile bleue qui brillait en son âme et la hélait …
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Alors, elle le savait, alors seulement elle serait sauve …
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Car sauvée …
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Ce soir là il faisait tranquille … Pas un souffle de vent, pas une brise, pas une goutte de pluie, et la lune toute pleine de lumière dans le ciel …
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Un ciel qui pourtant par endroits se voilait de lourds et longs nuages noirs venant l’obscurcir … Flo s’était accoudée à la minuscule petite meurtrière dans une des cloisons de l’appentis et regardait droit dans la voûte céleste … Les nuages défilaient, lents, et semblaient s’effilocher, tremblants, en passant devant l’astre …
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Soudain Flo pressentait l’arrivée d’un grand vent … Alors que quelques instants plus tôt tout était calme et tranquille, voilà que brusquement des rafales secouaient l’abri où elle se tenait, faisaient chavirer les cimes des arbres plus loin dans la prairie, le long de la rivière … Le vent soufflait rageur et violent et paraissait vouloir emporter tout avec lui …
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Sans inquiétude, curieuse seulement de voir se déchaîner les éléments, Flo allait se poster à l’entrée de la masure … Sa silhouette menue d’enfant solitaire se dessinait dans la nuit … Sa robe blanche volait autour de ses jambes et de son petit corps gracile, mais elle n’en avait cure … Au contraire, cela l’amusait de sentir le vent jouer dans ses cheveux, soulever sa robe, la chassant autour d’elle pareille à des voiles hissées … Et Flo riait, toute seule là dans la nuit et le vent, sous la lune qui la regardait, Flo riait … Et le vent augmentait, il devenait féroce mais toujours Flo riait … Elle riait aux éclats et sa voix rivalisait avec les plaintes du vent et s’en allait ricocher contre les toitures, le clocher et les crinières des peupliers …
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Quand la tourmente chargée de poussières lui cinglait le visage et les jambes elle n’eût pas peur …
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Soudain tout se calma … Le vent s’apaisait, d’un seul coup, et tout fut silence … Plus un souffle … Flo relevait son visage vers le ciel et le trouva tout changé … Elle regardait la lune qui lui souriait et c’est alors, c’est alors oui …
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Qu’elle la vit …
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L’étoile !…
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L’étoile bleue …
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Si bleue …
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Et le ciel tout éclairé, tout illuminé autour, et la lune bleue elle aussi tout à coup !… Même le paysage que la lune éclairait semblait avoir changé … Il était devenu bleu lui aussi … Bleus les cimes des arbres, et bleue la prairie et bleus les toits des maisons là-bas plus loin, et celui de la ferme tout à côté et même le toit de la maison où elle habitait … Et le clocher de l’église qu’elle apercevait et dont le coq lui aussi, dans la lueur de la lune, était devenu bleu, lançant comme un faisceau, comme un phare ses reflets en rayons bleus tout autour …
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Et même sa longue robe de nuit blanche était devenue bleue, toute bleue … Elle tombait sur ses pieds nus pareils à une cataracte céleste …
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Flo s’extasiait !… Tout était devenu bleu et beau … Elle n’en revenait pas … Elle sentait en elle pénétrer la lumière et le bleu semblait créer autour de sa silhouette comme un halo magique, floconneux, et tout bleu …
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En relevant à nouveau la tête elle regarda droit dans l’étoile …
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« Comme ce serait bien … » soupirait Flo,  » … si je pouvais partir sur cette étoile et voyager pour toujours dans le ciel tout bleu assise sur une branche de mon étoile si bleue … »
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Or voilà que justement celle-ci grossissait, s’enflait, devenait grande, très très grande … C’était tout comme si elle s’approchait … Tout comme si elle s’approchait de Flo …
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« Mais comment ?… » se dit Flo,  » … comment une étoile peut elle descendre du ciel, et s’approcher ??? »
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Tout avait l’air si étrange, si insolite, si féerique autour d’elle … Mais Flo n’eût pas peur …
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Derrière l’astre qui paraissait avancer une longue traînée d’un bleu blanchâtre tapissait à présent le ciel … Et c’était beau !!! Tout était si beau !… Et si bleu !…
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Flo battît des mains, extasiée … Toute de joie, toute emplie de beauté, toute émerveillée de ce spectacle que la nuit lui offrait, rien que pour son âme, rien que pour ses yeux …
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Rien que pour ses plaies …
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Subjuguée, mais perplexe, Flo sortit de l’appentis et fit quelque pas au dehors dans l’herbe qui venait lui chatouiller d’une légère rosée les orteils et les talons … Elle s’avançait les bras tendus … Elle voulait saisir l’étoile … Mais comme elle paraissait loin encore … Si loin … Le léger bruissement des feuilles dans les arbres lui murmurait aux oreilles des milliers de petites voix chantantes … La vie en cet instant lui semblait douce, et gentille, et facile, et dépourvue de souffrances et d’angoisse et de doutes et de peurs …
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L’étoile bleue s’avançait …
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S’approchait …
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Jusqu’aux pieds de Flo où enfin elle se posait …
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Et Flo ne connût aucune frayeur …
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Elle alla vers l’étoile et lui tendit la main … La toucha même, du bout des doigts, puis de la paume la caressa … Elle fut stupéfaite de constater que l’étoile n’avait aucune aspérité rugueuse, que tout y était lisse, et doux … Ni non plus qu’elle ne brûlait … La surface en était tiède et tendre comme les joues d’un bébé … Et Flo frémit, se sentit animée d’une secrète énergie …
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Elle recula de quelques pas pour contempler l’astre bleu venu lui rendre visite … Ainsi, enfin, elle le vit … Le jeune garçon assis sur une des branches de l’étoile … Qui lui souriait …
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Habillé d’un bel habit de soie et de satin, d’un bleu aussi bleu que l’étoile, ce qui le confondait avec elle … Autour de son cou, attachée à un ruban de velours d’un profond bleu scintillait une bague de cristal sertie de pierres de lumières turquoises claires et translucides, cerclées d’Or , pareilles à une eau fraîche, limpide et pure …
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… Tout dans le visage du garçon lui souriait … Ses yeux, son nez, sa bouche, ses dents, même ses mains qu’il levait vers elle dans un signe de bienvenue paraissaient à Flo souriantes … Il était gracieux, précieux, longiligne, il était confondu à l’étoile, dans l’étoile … Il ne devait pas être plus âgé que Flo … Ils étaient de même taille jugeait-elle …
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Flo n’avait jamais accordé beaucoup d’importance à ses congénères … Les garçons et les filles à l’école ne faisaient que de se moquer d’elle et aucun n’était de ses amis … Ils la conspuaient, la huaient, la ridiculisaient dans la cour de l’école et elle restait toujours seule sous le saule près de l’entrée … Et voilà qu’elle sentait grandir en son cœur et son âme une émotion profonde, un grand sentiment de tendresse et de douceur pour ce garçon assis tout habillé de bleu arrivé du ciel sur son étoile bleue …
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« D’où viens-tu ? » lui demande–t-il en inclinant légèrement le buste d’un geste gracieux, se penchant ainsi au dehors de l’étoile et le visage tourné vers Flo.
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« De là-bas … » répond Flo faisant un vague geste vers les toitures et les chaumières.
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« Qui es tu ? » lui demande le garçon.
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« Je m’appelle Flo ! » lui répond l’enfant solitaire.
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« Que fais-tu là ? » insiste encore le garçon assis sur l’étoile.
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« Je t’attendais.. » lui répond Flo d’une voix tremblante … « Ne t’en vas pas … » ajoute-t-elle dans un souffle.
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« Tu m’attendais ?… »
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« Oui … » dit Flo. Elle exhale un long soupir et reprend : « Depuis si longtemps … »
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« Et comment m’as-tu découvert ? » lui demande le garçon …
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« Mais… » dit Flo surprise, « … c’est toi qui m’as trouvée !!! Il y a eu beaucoup de vent, puis le ciel a changé de couleur, la lune et les arbres et les maisons et l’herbe sont devenus bleus, et j’ai vu ton étoile là haut toute belle et si bleue qui teintait le monde en bleu, et je l’enviais … Je voulais y grimper, je me disais voyager dessus pour partir … J’en faisais le vœu … Et puis elle est arrivée près de moi, et te voilà !… »
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« Il me semble que tu fais erreur » dit le garçon avec un soupçon de drôlerie dans l’angle des yeux qui reflétait une immense gentillesse, une profonde tendresse … Et Flo regarda dans son regard comme dans des lacs … Confiante …
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« Tu te trompes je crois oui … » continue- t- il … « Car vois-tu, pour que je sois parvenue à te trouver, pour que tu sois arrivée à me laisser te trouver tu as du parcourir une longue route, un long et lent et solitaire et pénible chemin … Et si tu n’avais pas l’âme claire, translucide et pure, transparente comme le bleu de mon étoile, je n’aurais pu te voir m’inviter à te rejoindre, et toi, tu ne pourrais me voir même de tes propres yeux … »
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« Combien elle est belle ton étoile alors !!!… » s’écria Flo dans un vif élan … Et elle ajouta, plus bas : « Tu resteras ici près de moi longtemps?… »
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« Cette étoile est ma maison et je vais et je viens où je veux quand je veux puisque c’est en elle que je demeure … Et que c’est elle qui me mène partout … Puisque c’est en elle que je vis et qu’elle me conduit partout … Je dors en elle et elle me transporte partout … »
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Flo se sent épanouie … Et si heureuse de pouvoir regarder l’étoile, si enchantée tout autant de pouvoir regarder dans les yeux doux et profonds du garçon. Les admirer, en remplir les siens fit gonfler le cœur de Flo … Il se met à cogner en dedans contre ses flancs à coups rapides et violents comme jamais il n’avait cogné dans sa poitrine, pas même dans ses pires terreurs, pas même dans ses pires douleurs … Il lui semble sentir son cœur tressauter de joie contre ses côtes pour la toute première fois de son existence …
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« Où voudrais-tu aller ? » demande l’enfant assis dans l’étoile. Et le cœur de Flo bondit de plus belle … Peut-être qu’il aimerait repartir avec elle, l’emmener avec lui …
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« Où ?… » Flo soupire, hausse les épaules, s’accroupit sur le sol et lui raconte d’une voix ferme … « Mais … Partout !… N’importe où !… Partout ailleurs qu’ici, voilà !!! Dans le ciel, près de la lune, près du soleil, au dessus des rivières, des rizières et des mers … Dans les vents et les tempêtes, dans les aurores boréales, dans les couchers des soirs et les levers des matins !… Partout mais ailleurs qu’ici !!!… »
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En faisant un grand geste du bras Flo désigne tout ce que représentent pour elle les lieux qu’elle veut quitter … Son visage tout éclairé de lumière bleue reflète sa détresse, son impossible bonheur … C’est alors qu’elle se rend compte que le jour à l’horizon se lève, que l’aube pointe et qu’il va falloir rentrer là bas au village, dans la maison où elle va devoir grimper l’escalier jusqu’à l’étage et retrouver son lit avant que les autres ne se réveillent et ne se lèvent …
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Ses deux bras, de lassitude, retombent le long de son corps … Et une insondable désespérance s’empare de la petite …
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« Reviendras tu ?… » demande-t-elle à la fois pleine de crainte et d’espoir au jeune garçon.
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« Bien sûr je reviendrais !… Si tu le veux toi !… Tu me retrouveras toi-même et ici même !… Tu verras !… Et même mieux que cela … Je serai là pour toi et tu me verras puisque tu le voudras !… »
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Flo le salua du regard … Il eût pour elle un doux sourire … Elle s’en alla … Ne se retourna pas …
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MandraGaur’En Individu’Elle

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(Suite en Partie 2)

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