Autre part

 

 

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Emmanuel Hannaux (1855-1934)

 

Le poète et la Sirène

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ETRE !
POETE !
QU’EN EST-IL DE CELA ?…
DE CES HEURES OU TU TE QUESTIONNES.
POURQUOI TANT DE MOTS ?…
POUR TANT DE MAUX QUI NE PARDONNENT ?…
LES LIBERER ?… RESTER DANS LE MUTISME ?…
EN TOI LES GARDER ? ALIÉNÉS ?…

ET SI POÈTE TU N’ÉCRIVAIS PAS ?… 

QU’EN ADVIENDRAIT-IL, ALORS, DE TOI ? …

DIS MOI … POUR QUELLE RAISON SERAIS-TU VENU LA ?… 

*
*

L’écoute est particulière aux êtres aptes à entendre le silence …

Ils sont rares …
*
L’écoute est particulière aux êtres aptes à entendre les poètes …
Ils sont clairsemés …
*
L’écoute est particulière aux êtres n’ayant pas peur des mots …
Ils sont isolés …
*
Certains chemins doivent se rencontrer et cheminer …
C’est ainsi la destinée …
D’autres …
Jamais ne devraient se croiser …
*
*
La véritable générosité d’autrui, dans ce que l’on nomme l’amitié …
Dans ce que l’on nomme l’Amour …
Car les deux suivent de semblables contours …
Il semble …
Une fine membrane les sépare …
Comme un hymen.
*
Cette générosité est capacité à entendre le silence …
Qui s’adresse à lui …
Pouvoir l’entendre ce silence …
C’est l’aptitude de faire don d’une part de soi …
A l’autre …
Sans cela pas d’amour …
Sans cela pas d’amis …
*
La plus grande des peurs du poète est de n’avoir plus rien à donner …
Pire encore, que personne ne puisse plus avoir le besoin de ses dons …
Ce serait comme d’une brèche dans un mur …
Comme d’avoir brusquement à avancer vers  « Autre part » …
Autre part ?
Ou vers nulle part …
Là où le terrain deviendrait incertain …
Là où ne s’aventurent pas les humains …
*
Pourtant …
Entrer dans cette brèche serait aussi pouvoir grandir en sa vie …
*
Il importe …
Pour le poète …
De pouvoir trouver sa Muse …
Alors le poète pourra vivre sans la peur de se perdre dans le néant …
Car le risque d’entrer dans la brèche et d’avancer vers « Autre part » …
Autre part ?
Ou vers « nulle part » …
Entraîne le risque de ne pas le voir revenir …
S’il n’y a pas au dehors de la brèche la Muse pour attendre le poète …
Lui donnant du retour le désir  …
*
Le don, le vrai, de soi à l’autre est de pouvoir entendre, comprendre et accepter que l’autre puisse vouloir choisir le chemin qui passe dans la brèche et qui va « Autre part » …
Autre part ?
Ou « nulle part » …
Et pouvoir l’attendre …
Nommons cela fidélité …
*
Chaque minute qui vient de passer est une minute de vie intense …
Chacune de ces minutes passées ne pourront plus être effacées …
Elles  ne reviendront jamais …
Mais elles ont été vécues …
Quoi qu’il en soit de la suite …
*
Chaque minute pèse son poids dans ce qu’elle passe …
C’est pourquoi jamais rien n’est ni urgent ni pressant …
C’est là grande erreur que commettent les humains …
Croire qu’il est important d’être sans cesse au premier rang …
D’aller vite, de soutenir la performance …
*
Chaque minute qui passe pèse le poids du temps qu’elle a pris pour passer …
C’est cela aussi le temps de vivre …
Et le temps de donner à vivre …
*
Les mots sont pareils aux minutes …
Chaque mot va quelque part, pas n’importe où et jamais nulle part …
Nulle part ?
Aucune part ?
*
Si le poète choisit de rejoindre les nuées,
Celui qui le lira pourra se souvenir …
Paisiblement …
Pourquoi il a choisi d’y retourner …
*
*
Les mots que le poète écrit sont vôtres puisque siens a vous donnés …
Personne jamais ne pourra vous les reprendre …
Vous pouvez à présent les apporter plus loin …
Les donner à votre manière, à votre façon …
*
Chaque mot écrit ou prononcé est un don !
C’est une part de la réalisation de ce que l’on porte en soi …
Donner du don …
Du don de soi …
Non pas « donner de soi » …
Mais donner « d’En Soi ».
Donner de cette part de soi qui est le don ‘en soi’ …
Donner de cet impossible à retenir en soi …
Ce sont  les vraies raisons pour le poète de vouloir Etre  » Là  » …
Mais elles sont rares pour suffire toujours à conserver le goût de  » Rester là  » …
*
Ce que le poète écrit ici et maintenant est comme un héritage …
S’il le consigne dans des cahiers cela restera  …
Il se pourrait pourtant que le cahier brûle …
Mais ce qu’il a écrit demeurera …
S’il  n’avait pu les dire ces mots jamais ils n’auraient pu exister …
C’est comme si celui qui vient les lire au poète en aurait fait le don !
Le poète n’a droit sur ses paroles que tant qu’elles ne sont pas dites …
Une fois que posées elles appartiennent au monde entier …
Et le poète sait cela …
Et le poète désire cela …
Car le poète aime cela …
Car le poète attend cela …
C’est sa liberté …
Son espoir d’être aimé.
*
*
Le poète est de ces êtres qui ne connaissent pas la vénalité !
Il donne sans rien attendre en retour …
Les mots viennent le voir …
Il les entend …
Cela le surprend …
Il les agrippe …
Il les transcrit …
Il les donne car il ne peut les retenir en lui …
Les mots s’échappent de son âme …
S’écoulent …
Comme d’une veine taillée abonde le sang …
Il ne peut les garder en cage …
Les mots sont les clés de ses propres mirages …
Comme il en serait dans le miroir de son image.  

L’on peut tout prendre au poète …
Pour lui ne comptent que les mots encore à naître …
Tout le reste est matériel …
Et il ne peut transformer en poésie le matériel …
Le poète est à la fois des mots le prisonnier et l’otage  …
Mais il n’est  captif ni de la matière ni du matériel …
Ce qui le rend tout à la fois magique ….

Et incompréhensible au commun de tout mortel …  

Ainsi ces lignes …
Elles resteront après lui …

Car il les a entendus…
Et transcris…
*
C’est le seul héritage que puisse laisser le poète …
Les mots qui lui furent donnés d’écrire …
Et de les pouvoir écrire le poète fait don ainsi de lui …
Et honore la Muse des vocables et des vers
Qu’elle lui a inspiré pour les  transcrire  …
Sans cette alchimie du verbe le poète mourrait …
*
Le poète est un baladin …
Il se balade …
De mot à mot …
C’est son destin …
*
Le commun ne peut inspirer le poète …
Car le commun triche …
Le commun mystifie le poète …
Mais ces mystifications sont de courte durée …
Le poète entends le vide en réponse à l’écho …
Il entend l’absence de résonance dans les âmes sans repos …
Il sait et en souffre mais ne se trompe pas …
Jamais. 

C’est la Muse …
La Muse oui …
Qui prend soin du poète …
Qui veille sur lui …

Le commun ne peut entendre.

Ni comprendre.
Ni connaître.
Ni percevoir.
Ni rencontrer, non, la Muse …
Ni même y croire …
Mais non plus ne peut la corrompre …
Car il est ignorant …
*
La Muse ne s’abrite pas n’importe où …
Elle choisit les âmes belles …
Car seules les âmes belles peuvent La recevoir …
Elles seules peuvent inspirer les poètes …
Et la Muse le sait …
*
Car la Muse est lucide …
Elle éclaire le poète …
Il peux s’y fier …
Mais ne peut imaginer les âmes noires …
Même en parlant de souffrance.
De vilenie.
Ou de laideur encore ses mots seront beaux …
Seule la Muse sait cela …
C’est pourquoi elle protège le poète …  

La Muse est transcendance …
Et magnificence …
Elle inspire le poète sans chercher à le retenir …
Elle lui donne de voler…
De s’envoler …
Elle ne veut se l’attacher …
Elle libère le poète dans son envol d’où il pourra Lui revenir …
*
Il n’a pas peur …
Le poète …
La Muse le porte à bout de bras…

Au creux de ses paumes…
A portée de sa voix …
Parce que là où réside la Muse…
Il n’y a de place pour la parole falsifiée …
*
Le cristal est fragile …
Mais si riche en reflets …
C’est en ces reflets que se  nourrit la Muse …
Faisant rejaillir sur le poète le tintement des mots …
Et le poète chantera la profondeur de leur beauté …
La préciosisté de leur cristalline fragilité …
Même si sans cesse il vient s’y blesser …
S’y écorcher.
S’y griffer.
S’y taillader des fois jusqu’aux veines. 

Chacun de nous apporte ce qu’en lui il porte …
Cela est ainsi pour les pires humains comme pour les meilleurs …
*
Il est bien que le poète ne soit pas sans gardien …
Mais il est rare…

Oh si rare il est …
De trouver le bon gardien pour l’âme du poète  …
*
Plus l’âme est éthérée et proche des nuées  …
Plus elle risque d’être mortellement brisée …
*
Beaucoup de mauvais gardiens convoitent les âmes belles…
Pour les absorber …
S’en faire une proie.
S’en faire les maîtres.
Oui les maîtriser …
Et les déposséder de leur essence …
Les terrasser.
*
Les poètes sont si seuls …
Très très seuls …
Si immensément seuls …
*
L’on se rit…
L’on se moque …
L’on se gausse des poètes …
Non pas qu’ils soient à moquer …
Juste que le mépris aide le commun
A se défendre de ce qu’il ne peut percevoir …
Le commun craint le poète par bassesse et sottise …
*
Le poète doit craindre le commun par souci de rémanence…
Et de mentale chasteté …
*
Sans la Muse le poète doute de tout …
Et de lui …
Sans la Muse le poète est seul …
Et perdu …
Éperdu…
Et perdu dans l’Immense …
Alors son âme lui demande de retourner aux nuées …
Car ici bas conspuée il lui faut se mettre à l’abri …
Tant elle est exposée et mise à nu …
Tant qu’elle se perd en ces méandres …
Tant qu’elle ne croit plus guère en rien …
Elle perd sa confiance…
Elle fait taire ses rêves …
Elle se retrouve orpheline d’espoirs …
*
Et de connivences…
C’est alors qu’elle a peur …
C’est alors qu’elle se meurt …
*
Le poète ne peut voir son âme perdre foi en lui …
Car il en mourra aussi …
*
Sans la Muse le poète est livré aux suppliques de son âme errante …
Qui lui demande de partir …
Il est de son  devoir de les entendre …
Son âme insiste, quotidiennement
Elle tient avec lui le même discours …
*
« Où tu veux, s’il te plaît, emmène  moi …
« Loin des récifs, des précipices, élève moi…
« Au delà des confins,
« Plus loin que les matins,
« Emporte  moi,
« Par delà les  horizons,
« De ces douleurs sans nom,
« Libère moi …
« Ailleurs mais pas ici …
« Oh mène moi je te prie …
« Mène moi là-bas …
Là-bas où ma pensée exultera. »
Il ne peut ni la décevoir, ni la trahir …
Car elle est d’une grande lucidité …
D’une infinie clairvoyance …
Et le poète ne peut se tromper dans les suppliques qu’elle lui tient …
*
Le poète est visionnaire …
C’est son sort …
Sa fatalité …
*
Le poète ne dis pas :
« Je veux en finir » …
Le poète dit :
« C’est fini … Car je ne peux plus donner …
« Car je n’ai plus le souffle nécessaire pour sublimer …
C’est son âme, elle seule, qui insiste pour lui dire …
« Sous peu viendra l’heure de partir … »
*
Alors il lui faut l’entendre …
Sans quoi elle mourra asphyxiée …
*
Sans la Muse l’âme manque d’air …
Sans la Muse le poète manque à son âme …
Sans son âme le poète manque à sa vie …
*
Le plus grand danger est aussi la plus grande fascination du poète…
Entrer dans la brèche pour aller vers autre part…
Autre part ?
Vers nulle part …
Y mettre son âme à l’abri des huées, des calomnies …
Et de la lapidation par les mots désacralisés, désincarnés …
Pire que la mort est la détresse de son âme blessée …
Et sans son âme le peut-il seulement imaginer …
D’exister ?
*
Le poète ne converse pas …
Il s’entretient …
Il ne parle pas …
Il chante …
Jusqu’à ce qu’il déchante …
Le poète ne dialogue pas …
Il échange avec la Muse …
Et avec son âme …
Non qu’il ne veuille converser …
Ni qu’il ne veuille dialoguer …
Mais que ses paroles sont ineffables …
Sa pensée toujours indicible, inaudible du commun …
Alors il écrit …
*
Le poète sait que l’espoir se partage …
Mais il ne sait avec qui le partager …
Il sait que c’est dans l’espoir partagé que se trouve sa force plurielle …
Celle qui multiplie à l’infini la puissance d’être soi !
Mais il a peur d’y être trompé …
Les mirages, et les cages,
Là où les ailes éjointées il resterait emprisonné le font reculer.
Car mal entendre le poète équivaut à le briser …
*
*
*
* 

Les paroles dites ici sont vôtres.

Et quoi qu’il en soit de demain et du destin …
Elles resteront vôtres à l’abri dans votre mémoire …
C’est cela l’héritage …
*
Même si le poète choisissais de donner à son âme le répit définitif qu’elle réclame …
Il sera toujours présent en votre esprit par les mots qu’il vous aura écrit …
*
Ces questionnements et pensées ne sont pas stériles réflexions …
C’est bien plus que cela …
C’est pensée essentielle …
Certes inénarrable …
C’est le drame du poète …
Hors de cette principale pensée
Le poète s’échappe comme d’un temps pour lui écoulé …
Reculé.
Il rentrera alors dans la brèche et partira  » autre part  » …
Autre part ?
Vers nulle part …
*
*
C’est ainsi que le silence doit être entendu sans jugement …
Pouvoir l’entendre c’est déjà donner au poète la liberté du temps …
C’est ainsi …
Parce que c’est aussi cela …
La vie …
*
Nier l’existence d’un « autre part » c’est enlever l’espoir d’un ailleurs  …
Le choix de donner à son âme le répit dans nulle part est un aussi un acte de vie …
Ce choix il convient de le respecter tout autant que n’importe quel compromis…
*
Même si tous les demains sont des autres jours …
Et même si ces autres jours peuvent sembler encore utiles à vivre …
Si l’âme du poète ne peut plus y survivre il n’est pas judicieux de la forcer à persister …
Cela équivaudrait à l’anéantir …
Et vivre avec une âme anéantie pour le poète c’est pire que la mort …
*
La mort n’est qu’un état …
Rien de plus …
Simplement qu’il est un autre état …
Un état inconnu …
Et c’est parce qu’il est inconnu qu’il fait peur …
Pour se protéger de cette peur le commun imposera au poète à rester dans le vivant …
Juste pour ne pas devoir contempler ce choix possible du néant !…
*
Les Muses sont rares …
Aussi rares que les poètes …
C’est pourquoi elles prennent soin du poète.
C’est pourquoi elle le sauvent de l’égoïsme et de la cruauté du monde …
Et de l’anéantissement de son âme …
Pour que soient sauvés les poètes …
*
La Muse permet au poète d’apprendre.
A partager l’espoir sans la peur de s’y perdre …
Sans la peur de se voir néantisé dans ce partage …
Car elle est là pour lui …
Et la Muse ne trahit …
Si elle arrive jusqu’à lui.
Ce qui n’est nullement garanti.
*
Tout se boucle  …
Le poète donne et partage …
La Muse protège en ce voyage …
*
Ces mots ont l’air très simples ?…
Mais ils sont de l’ordre du transcendant …
De la profondeur et du sens existentiel …
C’est mots semblent très compliqués ?…
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Mais ils sont légers, légers comme les nuages,
Il sont pareils aux perles …
Rares …
*
Le souci du commun
C’est de vouloir tout et de suite et parfait !
Quel leurre !!!
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Le poète sait qu’il n’y a ni urgence ni perfection …
Il y a « La Beauté » …
A elle le poète sait qu’il peut se confier …
Tout se passe et se fait comme il se doit que tout se passe et se fasse …
C’est une des lois en ce monde …
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C’est une des erreurs de ce même monde
De croire que tout doit toujours être immédiat et parfait …
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Le poète est trop doté, surdoué …
C’est un terrible destin …
Car cette dotation attise la convoitise des malins …
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Le malin est celui portant en son âme le mal.
 

Celui qui ne peut que pressentir la destinée du poète …

Sans l’approcher …

Lui reste alors à la  pièger pour l’anéantir.

Car il ne peut supporter de n’en avoir été touché.

La lumière du poète ébloui les regards aveugles et borgnes

Et ses mots brûlent les méchants …
Il ne peut les retenir …
Car il faut que vive son âme …
C’est pourquoi il est menacé.
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« Ah Muse … »
dit le poète,
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« Je sais que tu me comprends en tout cela …
« Et quel bonheur dis moi, quelle joie …
« Quel soulagement que tu puisses m’accompagner ici-bas …
« Ce passage dans la brêche, ce long chemin entrepris vers autre part…
Autre part ?
Vers nulle part …
Il le fallait traverser pour que tu viennes m’entendre …
En mes silences …
Au moins toi …
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RED_BAKKARA
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