Eh ! Toi là !… Que sais-tu ?

De ces scènes ? Ces moments ineffables,

Enchevêtrés les uns aux autres.

Tenaces…

Si vivaces en sa mémoire ;

Enfilés comme perles noires à reflets fugaces.

Renvoyant, Par éclairs de souvenances douloureuses

Sur le tain de la glace

Ses larmes, grosses, denses, pesantes ;

Telles des billes, roulant, muettes,

Sans cri ni soupir; N’ayant où s’épandre et se dire

Que l’en-dedans de soi.

Et de ces silences, soutenus.

Climat mutique suivant les admonestations…

Et puis. De l’exil où il la reléguait ?

Pour suivre. Et ensuite.

De cette poix. Tu vois ?

Je t’explique :

Cette glu de l’âme dégoulinant sur la peau du dos.

Sueur visqueuse, épaisse, râpeuse,

A l’odeur de peur qui se nomme effroi.

Et ce regard, dardé,

Comme flèche empoisonnée,

Vrillant ses omoplates…

Elle le devinait, Fouaillant sa chair jusqu’à ses os,

Loin jusqu’à leur moelle ;

Scrutant la défaillance chez l’enfant

Agenouillée sur une méchante latte.

Et le sentait, d’instinct, Virulent, vigilant,

Ne lui lâchant l’échine d’un poil.

Son nez collé dans le coin des deux murs

Contre lesquels il l’avait isolée.

Quel âge avait-elle déjà ?

Si petite… Conspuée…

Il ne s’en souvient pas ?

Que non  ! Il est mort ! S’est barré !

Et elle reste là… Ployée depuis lors ;

Les jambes ankylosées, roidies,

Si endolories par le fardeau de son corps.

Et de ses bras, levés, portant, à chaque main,

Un de ces pesants souliers…

S’alourdissant de douleurs

Sous les crampes engendrées par l’immobilité.

Et la menace, ce constant danger,

Certitude qu’il ne lui suffirait, châtiée,

De l’avoir mise au pilori de longues heures.

Devant ses frères. Exhibée…

Devant sa jeune sœur. Sa mère.

Qui laissait faire. Qui voyait. Donc savait.

Mais agréait l’opprobre car s’en taisait.

Ne s’insurgeait. Il faut le croire.

L’enfant, elle s’en convainquait,

Méritait ces châtiments.

Ils se devaient. Trop turbulente.

Si rebelle. Enfant différente.

Différenciée. Suspectée.

Comme malade. Comme contagieuse.

Comme pestiférée. Comme lépreuse.

Qu’il devait faire taire. Proscrite.

Frappée d’ostracisme. Mise aux bans.

L’enfant apocryphe. L’inconcevable survenu.

La surprenante déconvenue. Devenu enfant miroir.

Faute vivante qu’ils ne souffraient ne savoir ni voir.

Et la voilà ! Vive ! Mais lacérée…

A jamais écorchée de ces âpres batailles.

Tombeau scellé sur une enfance défunte

Scarifiée de sanglantes entailles.

Eh ! Toi là ! Qui geins. Et te plains.

Et porte en médailles d’infimes peines.

Que sais-tu de l’indicible genèse martyr

Que d’aucuns, adultes, traînent ?

De ces séquelles ardentes ?

De ces sévices pérennes sertis en souvenirs ?

Voraces… Qui de retentir ne se lassent…

MandraGaure

Marchienne-au-Pont le 10 Mai 2014

Image : 

Jean-Baptiste Greuze

(Tournus 1725 – Paris 1805)

Etude d’enfant agenouillé

Contre épreuve de sanguine et  crayon noir

Annoté en bas à gauche : «Greuze f.an.1758»

[22 x 33 cm]

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«Le Retour de la Veuve Julie»

Le retour de la veuve Julie

Il avait eu de bien longues années Antonin, et trois de plus il aurait eu cent ans …
Malgré ses courbatures et ses ankyloses, sa surdité, ses genoux cagneux et le tremblement incessant de ses membres nuit et jour, il s’était bien plu des fois à s’imaginer centenaire.  Et ce prestigieux anniversaire semblait s’approcher, il s’en réjouissait encore le mois dernier pour ses 97 ans.  Déjà qu’il tenait le score puisqu’il était de loin le plus âgé des ancêtres du village.  Et quelle fierté il en tirait!
Ils avaient passé ensemble soixante sept années d’un mariage paisible et confiant dans lequel la vieillesse était venue s’installer un jour, discrète et silencieuse, comme une dame de compagnie pas trop bienvenue avec laquelle il allait falloir composer.
D’une année à l’autre, les enfants devenus grands, mariés, et parents, leurs forces se faisaient plus rares, leurs élans plus timides, leurs gestes plus lents.  Leurs petits-enfants leur rappelaient les années de naguère et les faisaient revenir en arrière d’une prudente nostalgie dans leurs conversations le soir, quand la nuit se faisait noire et que la pendule, en bas, dans le couloir, égrenait l’heure.
Allongés côte à côte dans le grand lit de leur chambre, ils parlaient longtemps sous le faible éclairage verdâtre de la veilleuse dans la prise, près de la table de nuit d’Antonin, avant de se laisser entraîner dans un sommeil commun et bienfaisant.  C’est dans un soir de ces tremblants bavardages de vieux époux qu’Antonin s’était endormi pour toujours à côté d’Elodie qui le croyait encore rêvant.
« Il faudra désormais que je m’endorme sans lui …”
Se dit-elle en se retournant vers l’allée centrale, vers la grande grille de sortie et vers l’horizon au delà du cimetière.
“…  Et pour encore combien de nuits maintenant?  Voilà qui me fait peur …  Je n’ai que 92 ans … »


L’histoire que voici n’a pas de lieu connu.
Ni de date.


Elle se passe quelque part, dans la bourgade d’Elodie, un minuit de février.
C’est un soir de lune pleine sur un ciel tout étoilé.  Dans le village rien ne bouge.  Tranquilles les rues et ruelles, sereins de même les abords des bois et des champs, pas loin.  Quelques fenêtres encore laissent filtrer un rai de lumière mais rares.  Dans les chaumières tous sont couchés, engoncés sous leurs couvertures et duvets derrière leurs rideaux tirés.
Même le boulanger rêve encore …
Or voici qu’à l’entrée du village, traînant une carriole peu sûre sur ses roues caduques, s’approche un vieux cheval hâve et osseux.  Il va de son pas pesant et poussif, égal, son sabot laissant entendre le raclement du fer par moments lorsque son pas heurte une pierre.  La lune éclaire le chemin d’une blanche lumière.
Le cheval s’approche de l’église, la dépasse, prend le chemin de la cure et mène son convoi dans le fond de la ruelle, devant la seule maison inhabitée depuis quelques années.
La maison de la veuve Julie.
De la carriole sort alors une silhouette vêtue d’une longue cape brune lui allant jusques aux chevilles.  Elle semble peiner pour poser le pied au sol, puis, enfin atterrie, se retourne pour attraper un grand cabas qu’elle soulève en s’arc-boutant avant de le laisser choir devant elle d’un son lourd.
Elle fouille enfin dessous sa cape, dans un large repli de jupes, et sort de cet enchevêtrement d’étoffes, après un bon moment, une grande clé brillant d’un éclat bref dans son poing gauche sous le clair de lune.  Qu’elle introduit pour finir dans la serrure de la porte d’entrée de la maison de la veuve Julie.
De sa fenêtre Elodie observe la silhouette et suit tous ses mouvements.
Toutes les heures de veille de ses premières nuits de veuve, sans pouvoir s’endormir, et dont la peine à présent lui semblait plus légère.
La peur qui la tient depuis ce matin trouve enfin sa réponse.
Il se passe quelque chose de vrai, quelque chose de très particulièrement vrai, quelque chose qu’elle attendait, autre chose qu’un chien errant ou un matou en chasse, seules activités nocturnes dans ce village retiré du monde, isolé de lui au beau milieu d’hectares de terres cultivées.
Le coeur lui en cognait aux côtes, tellement assourdissant et suffocant que l’air lui faisait défaut.
Mais elle restait de faction, seule sans doute témoin de cet étrange équipage, de cette incongrue visite en un lieu pour tous ici interdit.La maison de la veuve Julie était close depuis deux années bientôt déjà et Julie fut portée disparue.  Jamais elle n’était revenue, jamais elle ne fut retrouvée.
Pourtant Elodie en était sûre, c’était elle là dans la ruelle qui ouvrait de sa clé la porte de sa maison, c’était Julie, sa meilleure, sa bonne vieille amie d’antan.
Nées à quelques jours d’intervalle de la même année dans deux familles voisines de ruelle depuis déjà leurs respectifs grands-parents, chacune enfant unique et porteuse d’une incomparable solitude elles avaient décidé de commun accord et ce dès la maternelle qu’elles seraient des amies jumelles, inséparables à la vie à la mort.  Elles allaient ensemble en classe, jeunes filles allaient ensemble au bal, rencontraient ensemble leurs galants et cavaliers qui devinrent leurs fiancés lors d’une même fête le  même jour et qu’elles  épousaient devant le même maire et le même curé avant de fêter leurs épousailles d’un banquet de noces où tout le village fut invité.  Deux frères, de vrais jumeaux ceux-là, deux fils d’une ferme d’au delà du ruisseau, Nestor et Antonin.  Chacune elles déroulaient depuis alors,  sereines et contentes, l’écheveau de leur vie auprès de leurs maris et de leurs enfants dans la maison que leur laissaient leurs parents et elles purent se réjouir de voir fleurir leur amitié durant toutes ces années harmonieuses où elles devînrent femmes, puis mamans, puis grand-mamans.


Nestor, comme Antonin, était un homme brave et bon.
Il avait construit avec Julie un foyer harmonieux dans lequel avaient grandi trois beaux enfants intelligents, courageux et généreux.
Quand son frère mourut, Antonin en fut profondément affligé et depuis lors la tristesse avait voilé en permanence l’éclat de douceur joviale qu’avaient sa voix, et ses yeux.
Quant à Julie, elle avait disparu du village par une nuit ou par un petit matin d’un froid février.
Personne jamais n’en saurait rien.
Elle avait perdu la compagnie de Nestor un soir du même mois deux années auparavant et s’était depuis alors enfermée dans sa demeure sans plus y laisser venir personne, sans même plus y convier son germain cousin, le sabotier qui lui vivait seul, et depuis longtemps veuf, tout à côté.
Ni non plus Elodie, sa meilleure amie, qu’elle avait congédiée, silencieuse et lasse, alors que de coutume elles se  réservaient deux après-midi par semaine de thé, de biscuits et de commérages sur le déroulement de leurs vies et de celle de leurs proches elle lui avait fermé sa porte d’un regard d’une indicible et triste douceur le lendemain de la mise en terre et le message qu’Elodie y lisait était ferme et irrévocable et l’avait fait trembler d’appréhension.
Julie voulait le grand silence, et Elodie l’avait compris.
Il n’y  avait pour elle plus aucune parole possible là où la douleur du deuil l’avait laissée.
Et elle n’avait plus jamais parlé.
Elle s’était retirée de l’église, de la rue et du marché, elle qui tant aimait d’y aller vendre quelque récolte que Nestor avait cultivée au potager.  Elle qui priait, chaque dimanche, bien sérieuse dans son manteau en laine peignée, le livre de prières ouvert sur ses paumes juxtaposées. Non pas dévôte, mais croyante, sincère dans sa prière comme dans les oeuvres qu’elle secondait auprès de Monsieur le curé.
Là aussi elle s’était désistée.
Et le curé avait eu beau insister, lui en refaire demande, elle le reçut, distante et silencieuse, sur le pas de sa porte, une main sur le coeur, disant non de la tête sans prononcer un mot.
Elle qui s’asseyait, au couchant, d’une chaise devant sa maison, regardant gambader les gamins de la ruelle, leur donnant des friandises à sucer.  Ou alors, au temps des fruits rouges, les conviant à venir goûter les confitures qu’elle avait préparée.Du jour au lendemain, une fois Nestor enterré, elle s’était vêtue de son chagrin et du silence de ses murs.
Elle n’allait qu’au cimetière, chaque jour vers 10 heures et jusque midi.
Il en va ainsi de certains chagrins …
Qui ne s’usent jamais …


Puis …
Un matin …
Plus rien …
Partie la veuve Julie …
C’est le petit de Simone le premier qui l’avait remarqué: “Maman, pourquoi Julie ne pas plus chez Nestor?  Demanda-t-il à sa mère d’une voix flûtée.  “Mais si va, qu’elle s’y rend.  Chaque matin à 10 heures” lui répondait sa mère en le bousculant sur son chemin, lui gambadant, elle tenant en équilibre un plat de nouilles gratinées sur la main.
Mais le lendemain, tout de même et pour en avoir le coeur net, Simone surveillait à la fois l’horloge sur la cheminée et le chemin devant chez Julie croyant bientôt voir la porte s’ouvrir.
Mais non.
Dix heures vingt déjà, et Julie ne sortait pas.
Aussi en parlât-elle à François, son mari, qui lui allait de suite chercher le gendarme, et le médecin, et le curé se disant que de toute façon l’un des trois viendrait à point.
C’est ainsi qu’ils avaient enfoncé la porte de derrière, sur la cour de la maison, en présence du bourgmestre qu’ils allaient chercher et du croque-mort, en cas de nécessité.  Qu’ils avaient fouillé la maison de fond en comble, du grenier à la cave et au jardin et au poulailler mais Julie n’était nulle part à trouver.
“Ni même son cheval” dit le gendarme,
“ni sa carriole,” soufflait, impressionné, le curé.
“Qu’à cela ne tienne, Messieurs, dit gravement le bourgmestre
« nous ne pouvons que conclure que Julie est partie.”
“Et de son plein gré” avait à dire le médecin qui la connaissait bien.
“Car Julie n’est pas de celle qui se laisse enlever” savait encore le croque mort.
Ils firent appeler le serrurier qui répara la porte, et la maison depuis lors, volets clos et porte verrouillée, traversait les années.
Le village s’en trouvait mal, et la disparition de Julie les préoccupait tous fort longtemps, petits et grands.
Bon nombre d’entre eux cherchaient le sommeil des nuits entières debout derrière la fenêtre, le rideau écarté, à surveiller le déroulement de la nuit dans la ruelle chez Julie.
Elle fut finalement portée disparue.
Quelques avis de recherche furent lancés, mais la disparition simultanée du cheval et de la carriole ne permettaient pas de conclure à un acte malveillant.
Les enfants restaient inconsolables de cette mystérieuse perte, même si avec le temps ils s’étaient forgé une raison abstraite de leur mère voyageant dans le monde, menant son cheval et sa carriole dans des lieux où le chagrin la fuirait.
Parfois un marchand d’un plus lointain village racontait qu’il l’avait vue, errante, guidant aux rennes son cheval fourbu harnaché à la carriole branlante, il l’avait vue, disait-il, le long d’une voie ferrée.  Pour sûr, c’était elle, il l’aurait juré.
Mais les légendes courent vite, c’est la parole qui leur donnent des pieds.
Des fois l’on s’y arrête, pour l’alimenter, l’étoffer.
D’autres fois elles se désagrègent dans l’air du temps comme des volutes de fumée emportées par le vent.
Certains, au village, voyageaient à la ville.
Et revenaient quelques fois porteurs d’une nouvelle agréable ou triste à tous.
Ainsi Jules, le fils du maréchal ferrant, il travaillait là-bas.
Il y faisait de fréquents voyages et croyait bien l’avoir vue, lui aussi, assise sur un banc, dans un jardin public, jetant du pain aux oiseaux.  Il en était certain, aurait voulu mais n’avait pu s’approcher, peur de la déranger, de lui rappeler un passé que peut-être elle avait voulu distancier.  Ou alors aurait-elle perdu la tête?  Et ne connaissait elle plus le chemin de retour vers son foyer, l’ayant quitté dans un moment d’égarement?Le temps passant Julie faisait partie des absents.


Les jeunes grandissaient, les mémoires s’organisaient.
Le souvenir de la veuve entrait dans les tristes histoires de la communauté que parfois le soir, aux enfants, l’on racontait.  Et toujours s’achevaient pareilles: ”Personne jamais n’a su ce qu’elle est devenue.”
Deux années s’entassaient sur les traits de son visage, peu à peu ils s’estompaient, perdaient de leur netteté.
La vie s’organisait dans la ruelle et sur la place alentour, et Julie n’en faisait plus partie.
Au fil des jours et des semaines l’on oubliait la date de sa disparition, qui était aussi celle de la mort de Nestor, à deux années près.
Ne restait pour finir de Julie plus que l’ombre allongée de sa maison que le soleil couchait, au soir, dans la ruelle.  Et son nom, chuchoté à quelque oreille lorsqu’on passait devant.
La disparition de Julie n’avait cessé d’affecter Elodie durant toutes ces années.
Son amie de toujours lui manquait irrémédiablement.
Leurs communs secrets, comme si pour toujours elles seraient de jeunes filles, et sa compagnie si attentive lui faisait défaut.  De même que leurs fous-rires dont elle avait cru qu’ils continueraient toujours.
Que petites vieilles en fauteuil à bascule encore elles riraient à s’en tenir les côtes comme tant de fois elles l’avaient fait, en cousant, en repassant, en préparant quelques gâteaux ou confitures, au point d’en devoir lâcher le fouet ou la cuillère, ou l’aiguille, à se plier le nez vers la terre, et ne plus pouvoir parfois se tenir, à pouffer de rire…
Depuis le départ de Julie cela ne lui était jamais plus arrivé.
Mais dans l’intérieur de son coeur elle n’avait pu se résoudre à la croire définitivement partie.
Jamais elle n’avait perdu l’espoir de la voir revenir …


Et ce jour était venu.
Et c’était elle, à n’en pas douter.
Elodie en était certaine.
Elle le sentait.
Le cheval avait vieilli, sa maîtresse aussi.
Mais c’est d’une main sûre qu’elle introduisît la clé dans la serrure, qu’elle détela le cheval après avoir ouvert la lourde porte de bois à deux battants pour le mener derrière dans la cour, vers sa stalle.  D’une main sûre encore qu’elle poussait la carriole pour la faire tourner puis qu’elle prit sous ses aisselles les deux brancards la conduisant ainsi au milieu de la cour pavée avant de refermer les deux lourdes portes fermant l’accès aux dépendances de la ferme.  Deux années avaient passé, et Antonin venait de mourir.La lumière s’allumait dans une fenêtre de façade et bientôt des volutes épaisses de fumée blanchie aux rayons de lune s’évadait dans le ciel de nuit.
Julie faisait du feu.
“La voilà rentrée”, se dit Elodie.  “Rien d’étonnant.
Il fallait qu’il en soit ainsi.  En février, et de nuit.”
Replacant correctement les deux pans des tentures devant la fenêtre où jusqu’alors elle avait fait le guet Elodie se dirigeait vers son lit où elle sentait enfin pouvoir dormir.  Pour la première fois depuis le matin où elle découvrait la mort d’Antonin, elle désirait le repos.  Et le méritait.  Il ne serait torturé ni de mauvais rêves ni de pressentiments.   Même la peur lovée depuis ce matin dans ses artères avait perdu du terrain.  Il s’était passé quelque chose de tangible, quelque chose de très vrai, de très vivant.
Non, celà n’avait pas été un rêve.  Julie était revenue.
Sa dernière pensée, avant de se laisser séduire par une lente vague de bienfaisant sommeil, fut pour son amie.
“Julie.  Te revoilà parmi nous.  Sois la bienvenue.  Ta maison t’attendait.  C’est ici ton village.  Te rappelleras-tu de moi, et de notre serment d’amies éternelles, autrefois?”
Le lendemain elle dormait tard et plus que de coutume.
D’ordinaire chaque matin elle partait en promenade déjà aux premières lueurs de l’aube jusqu’à l’étang et revenait avant que n’arrive le facteur.  Il serait bientôt neuf heures.  Et c’était jour de marché. Elle voulait acheter des fleurs en pot, pour la tombe.  Le souvenir de la mort d’Antonin lui frappait à nouveau la mémoire.  Comment avait-elle donc dormi si tard?  Lui revenaient en pensée la lente allure du si vieux cheval, la lune éclairant la forme courbée sous la cape, l’éclat de métal dans la main de Julie.
En hâte elle se levait, s’habillait, déjeunait chichement d’une croûte de pain qui traînait là tout en épluchant quelques carottes pour le diner.  Il fallait bien manger.  Neuf heures trente.
Après le marché elle irait au cimetière.  Antonin l’y attendait.
Elle ‘attrapait son manteau à la pathère et claquait la porte de la maison, descendant une à une les marches du perron.  Arrivée en bas elle allât ouvrir la porte de l’appentis et en fit sortir son vélo, accrochait son cabas au guidon, et poussant le vélo au devant d’elle ouvrit et refermât le portique en fer forgé du jardinet.  D’un geste encore élégant et sûr malgré son grand âge elle propulsa la bicyclette d’un coup de pédale puis se mit en selle et roula hors de la ruelle vers le parvis tout à côté.
Il lui fallait arriver au marché avant que ne s’annonce le plus gros de la foule.
Les badauds, les curieux, les pingres et les malicieux, ceux qui tâtaient du vol à l’étal ou dans les sacs des passants, les commères et les marchandeurs auxquels il fallait parfois trois quart d’heure pour s’approvisionner de trois bettes, d’un maigre céleri et d’une botte de poireaux.  Il y avait ceux qui vous braillaient dans l’oreille, d’autres qui vous poussaient de l’épaule pour passer devant, juste là où vous vous teniez et teniez à rester.
Il lui déplaisait de se mêler à toute cette cohue, si déplaisante et égoïste, dans laquelle sa présence de vieille femme lui parraissait de plus en plus déplacée.Arrivée sur la place quelle ne fut pas sa surprise d’y voir Julie …
Elle était là, assise à même le sol, en bordure du trottoir, comme si jamais elle n’avait quitté les lieux.
Devant elle s’étalaient, à la place des poireaux et des quelques belles brassées d’épinards et de mâche, des cartons d’oeufs d’où s’échappaient des brins de paille et de petits duvets, des fromages de chèvre, durs, gris, odorants qu’elle vendait jadis, deux belles vasques de fleurs odorantes et colorées dont l’éclat paraissait tout à fait irréel dans ce petit marché gris et hivernal.


Et tout à coup ce fut comme si le temps s’était arrêté.
Comme si les revoilà avant.
Elodie tremblait d’émotions et de souvenirs.
Mais son chagrin, plus fort que tout, freinait sa joie.
Elle s’approchait de son amie, de son petit étal réduit à deux potées fleuries.
Julie regardait les pavés luisants du fin crachin qui emprisonnait le matin.
Elodie se penchait vers les deux magnifiques gerbes de fleurs lui murmurant: “Je t’ai vue cette nuit, Julie.  Antonin est mort.  Que fais-tu là?  D’où reviens-tu?”
La veuve Julie soulevait alors son visage dans lequel seuls ses yeux avaient gardé toute leur jeunesse.
Et c’était comme si Elodie se regardait dans un miroir.
Sa vie, sa vieillesse, son deuil, son chagrin, sa fatigue aussi, à présent, d’être encore là à attendre un je ne sais trop quoi, tout y était inscrit dans les rides fines et longues que lui renvoyait le visage parcheminé de sa jumelle vieille amie.  Mais plus encore émanait de ses traits et de son regard la même douceur triste d’alors lorsqu’elle lui avait fermé sa porte pour entrer dans son silence sans lendemain.
Elle lui tendit la main, lui donnait la sienne pour l’aider à se mettre debout.
Puis, dans le mouvement qu’elles firent pour s’aider l’une l’autre à se retrouver debout, leurs visages face à face et proches, comme dans un souffle, Julie lui répondit,  d’une voix tendre et pleine de chaleur: ” Je suis venue te chercher, Elodie.  Viens.  Il sera bientôt dix heures.  Nous allons fleurir les tombes d’Antonin et Nestor.  Ils nous attendent.”
Elle ne l’avait pas oublié, le serment d’alors.
Elles étaient amies éternelles, inséparables à la vie à la mort …


Le lendemain matin, deux années jour pour jour après la disparition de la veuve Julie, sa belle-soeur, amie d’enfance, la veuve Elodie, fut à son tour portée disparue.  La question restait entière quant aux causes de la disparition, et les autorités se mirent d’accord sur un départ sinon volontaire du moins préparé puisque le vélo d’Elodie manquait dans la remise de même que son manteau, son cabas et son porte-monnaie.Dans le village, petits, moyens et grands, dans toutes les maisons, les magasins, la mairie, l’école, le commissariat, le dispensaire, le funérarium, le presbytère et le couvent, face à ce mystère par deux fois répandu, tous, une journée entière, se sont tu.


J’espère vous avoir fait plaisir de ceci …
Je vous en raconterais d’autres, si vous aimez …
J’aime raconter des histoires …
La vie est remplie d’histoires …
Chaque humain est une histoire …
Chaque histoire cache un humain …



A une autre fois ?
RED_BAKKARA

Conte écrit par MandraGaure

Août 2000

Présenté à l’occasion de la fête de Tongrinne



Avertissement :

Tous droits réservés …
Pas la peine de copier …
Ni dans son entièreté, ni par pavés …
C’est enregistré sous logiciel de contrôle littéraire
et déposé à l’Albertine pour droits d’auteur
Sous le numéro 3/2000
Autant que les « espions » le sachent !…


Fi ! L’enfance perfide!

*

*

*

*

*

Perfide …

Qui donc ?…

Parmi les Dieux …

*

*

*

*

*

Attention…

Et sans façons …

C’est sur la pointe des pieds

Que j’approche de sa porte.

Pour ne pas faire de bruit.

Mais qu’importe.

Pour ne pas me faire entendre.

Ni attendre …

*

Je m’avance, juste pour voir.

Son sommeil.

Il m’attire comme l’espoir.

Comme une fleur dans un jardin

Doré de soleil…

Juste pour voir …

*

L’histoire m’amuse.

*

Debout sur l’appui de fenêtre,

Et contemplant le vide, là, sous moi,

Je me l’entends me la raconter…

Comme une litanie,

Elle vient rejoindre ma mémoire,

Alors que déjà j’ai décidé de faire le pas,

De sauter…

Le pas de loup plus loin que le rebord,

Là où plus rien ne me retiendra encore,

Là où le décrochage sera définitif…

*

J’écoute en ma mémoire

Se dérouler l’histoire.

Et pour finir, c’est elle qui me retient.

*

Mieux vaut déposer les pieds

Sur les lattes du plancher.

La hauteur, en fait, me fait peur…

Alors je me retire,

Je n’ai rien à faire là-dehors.

Sauf la mort.

Mais à présent que tout le monde dort,

Qui s’en souciera alors ?

De moi?

*

*

*

J’allume la lampe.

Elle me garde le chevet.

*

L’obscurité n’est plus.

*

J’accroche mon regard autour de moi,

Partout il s’arrête.

*

Ai-je tant donc rêvé ?

Jusqu’à toujours imaginer

Que de débarrasser le plancher

Serait le meilleur moyen d’exister?

*

Fi !

L’enfance perfide!

*

*

*

*

*

MandraGaur’En Individu’Elle

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(Genèse)

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Note : Je rappelle pour tout ceux que ça intéresse que ce que j’écris est protégé non seulement par la Licence Créative Commons mais aussi par la législation belge et internationale propre aux droits d’auteurs de même que par le dépôt des publications de ce blog (ou de tout autre de mes textes par ailleurs) dans les fichiers de la bibliothèque Royale Albertine à titre d’auteur belge repris dans les archives et déjà publié. Merci d’en tenir compte. Si des textes vous intéressaient vous pouvez me joindre par mail. La page d’accueil vous informe amplement à ce sujet de même que des normes, clauses et droits d’utilisation de mon oeuvre. -L’Auteur-

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N’aître ?

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*

Ben oui, j’y pense souvent à ce moment là…

Décisif…

Celui de naître non pour n’être mais pour être …

*

Me disant qu’il résulte moins d’un choix sensé (en connaissance de causes) que d’un choix censé être, d’une manière viscérale et même primale, de force majeure …

« Tu respires ou tu crèves » quoi genre je dirais…

Mais bon…

Il n’empêche (et je dois l’admettre par faute de n’accepter non plus la force majeure) que je ‘pense’ le « mort né » comme un décideur de ne vouloir pas prendre le risque de naître… Ou d’être… « J’ai voulu être sans quoi je n’aurais voulu naître pour n’être pas »… Je veux le croire ma foi… Le penser (ou ainsi le considérer) étant déjà la résultante de ne pas sentir l’être soi comme une imposition faisant force de loi… Je pars du principe de la volonté d’être, donc de naître pour être sans quoi n’être en serait le résultat… Tout cela restant bien entendu une projection propre à la pensée en fonction de « connaissances de causes »… Au moment du premier souffle je ne crois pas qu’il soit sût… Ni même admit… Sans quoi il y aurait sans doute bien plus de « morts-nés »… Sachant par après ce que l’on sait…

Je dirais que l’on naît d’une pulsion instinctive bien plus que d’une décision ou d’un choix… D’une volonté farouche à prendre l’air ! Sortant du « tout confort » confiné dans le ‘tout sien’ vers le « tout dehors » mais libre de Soi dans le ‘tout mien’… Quoi qu’il en soit, nous voilà ! Quant aux renoncements d’une perte d’un côté dans le choix à opérer … Le ceci OU le cela… J’acquiesce bien entendu car c’est incontournable… Mais là encore je dirais qu’il résultera d’un accord pesé après réflexion et fonction d’une analyse… Donc non d’un renoncement mais d’un ‘marché’ consenti à part soi… Et non malgré soi… J’entends par là que le choix, et le « renoncement » qui en doit résulter, ne peut être imposé… Sans quoi il n’est plus choix mais obligation, d’où admission, d’où résignation… Une forme dictatoriale dans les options existentielles, que je refuse…

Par immaturité sans doute, ou va savoir…

Oui, dans ce sens, mais dans ce seul sens, renoncer peut s’admettre…

Toute autre forme, ou formule, de « renoncement » restant pour moi insupportable dès lors qu’elle ne serait la résultante d’une option admise après l’avoir pesée… Même le choix, et le « renoncement » obligé qui en résultera, doit être et rester mien. Et non être, ou devenir, le résultat d’une obligation ou d’une imposition. Je peux toujours choisir d’aller à gauche même si j’y aurais faim et froid sachant que j’y serais libre plutôt que d’aller à droite où j’aurais chaud et où je serais rassasiée mais privée de liberté…(C’est une option consentie-Ce qui n’est plus pour moi un « renoncement »)… Comme celui de fumer ou pas (Exemple « Nous savons tous que fumer tue ») Y renoncer serait donc vivre, continuer serait ‘sans doute’ en mourir mais renoncer à ce plaisir faisant le poids du choix sachant que l’on se détruira en persévérant…Ou pas…En renonçant… Mais comme aussi : … « Tout est une question de mot »… (Ou de verbe) Ok!… Disons qu’il faudra alors trouver un autre verbe à « l’abandon d’une option pour une autre » dans le terme du choix…

(***)

Mais renoncer? Platte et Zak? Par force majeure parce que c’EST comme ça? Non ! Jamais ! Dans ma tête têtue? Dans mon immature rage de vaincre? Dans ma puérile option du « plutôt mourir qu’abdiquer?» Non ça ! Jamais ! Je ne m’incline jamais non ! Jamais je ne baissais les yeux sous les injures et les offenses. Ni sous les claques en pleine tronche à tour de bras ! Je baissais le front mais persistais à darder mon regard dans celui de mon bourreau ! Au risque de ma vie, je ne renonçais pas à cette liberté là ! Si j’avais accepté, (admis donc), si j’avais « fait mienne » (comme dit) l’idée de devoir renoncer ou d’avoir à renoncer je ne serais pas là en train de dire que je refuse cette option là. Je serais restée (au moins) au chaud et nourrie dans l’enfer de la maltraitance et de la dépersonnalisation (ainsi admise) plutôt que de traîner mes galoches dans l’insécurité et les risques de déviance.

Et même, ne le nions pas, de mort là aussi…

Mais « Ma » mort alors !

Pas leur « mort de moi » !

Je reste persuadée que mon option d’alors fut un choix pesé, réfléchi, délibéré et consenti ! Vraisemblablement nourri de « l’instinct » de conservation et de survie. Tout autant que d’une pulsion à « vouloir être » plus que d’une réflexion ou d’une analyse pesée et méditée… Mais aurai-je médité serai-je alors partie ? Je renonçais, certes, mais au pire ! Je n’ai pas encore eu à le regretter car l’alternative était effroyable alors… Rester équivalant à mourir ou à envisager la désintégration graduelle mais complète de ma personnalité ! Bien sûr je suis devenue de ce fait du style « J’agis… Puis je réfléchis… » Sans doute mes rages et « rigidité » y sont intrinsèquement liés ! Choisir oui ! En connaissance de causes. Renoncer ? Abdiquer? ME résigner? M’incliner? Jamais ! Sauf si « JE » le veux d’accord avec « MOI » ! Ce qui fait de moi une incurable et intraitable rebelle prêcheuse de dissidence ! Fouteuse de coup d’pied dans le tas ! Ce n’est là que ma façon de voir qui n’engage que moi bien sûr… Effarant comme l’on ramène toujours tout à Soi pas ? Plaidant pourtant que Soi étant le seul exemple valant « étalon de valeur » auquel l’on puisse se référer sans risque de jugements offensants ou stigmatisants…

Serai-je donc un être sans sagesse pour que la lecture de ce seul mot de « renoncement » m’aie ainsi touchée de plein fouet comme d’une balle en plein front !?… Ne serai-je donc jamais adulte, serai-je donc toujours une enfant éprise de manière incurable d’absolu ?… Idéaliste, voire pire même … Irréaliste … Pour qu’à lire la phrase j’aie hurlé comme s’il se fut agit d’un couperet qui s’abattait sur ma nuque ? Ce verbe … « Renoncer » … Et l’autre là … « Se résigner » … Pronominal en plus lui !!! Qui suppose que l’on se convainc, que l’on admette de se soumettre !!! Ils me font tellement l’effet d’une abdication ces verbes …

J’entends résonner dans ma boîte cranienne des autres mots

Qui leur font suite …

Comme

« Courber l’échine » …

« Accepter l’inacceptable » …

« Se soumettre à leurs lois  » …

« Abdiquer devant l’adversité » …

« Cultiver la docilité » …

Non !!!

Je refuse !…

Je réfute !…

Toutes ces sentences me hérissent le poil …

Et je ne puis souscrire …

Toutes ces espèces de soi-disant vertus existentielles implicites qui sont tenues pour exemplaires …

« Ah ! Tu n’es pas capable de renoncement !…

Ah ! Tu devrais pouvoir te résigner !… »

Ces soi-disant qualités qui sous-entendent le renoncement …

Précisément …

Il faut pouvoir renoncer ?…

Donc abdiquer ?!…

Serai-je en vie encore maintenant si je les avais conjugué alors ces verbes là ?… Quand de ma seule et farouche volonté d’enfant j’abdiquais, désertais de moi-même, me rangeant dans le renoncement, me résignant au sort qui m’était fait, à la falsification de mon être ? Renonçant, oui, à m’en libérer de ce joug de la dépersonnalisation ?…  De cette « part de moi » à laquelle il allait falloir, et de force encore, renoncer ? Serai-je en vie aujourd’hui alors ? Je ne le crois pas non … Peut-être vient-elle de là ma rage à vaincre … Parce qu’alors il me fallait vaincre, ne pas renoncer, ne pas me résigner, ne pas abdiquer … C’eût été pour moi, alors, synonyme de mort !…

Je vais réfléchir plus profond …

Et creuser plus loin …

J’ai le goût d’en parler encore …

Dans mes pages ici …

Songeant à cette phrase que je lisais :

« … pouvoir admettre un certain renoncement peut avoir du bon aussi… »

Admette me dit-on ?…

Renoncer me dit-on ?…

Cela me semble ne peut servir que ceux qui ont intérêt à ce que nous renoncions …

Ou non ?…

De ces temps-ci, curieusement, l’on tente de me convaincre à admettre le renoncement … Renoncer à mon café si rouge et citoyen, à ma taverne, renoncer à mon projet, renoncer à l’action, renoncer à la révolte, renoncer à la dissidence, renoncer … Mais accepter de renoncer, n’est ce pas se condamner à n’être plus qu’une partie de soi ?… Se résigner, car pour renoncer il faut se résigner, n’est ce pas se soumettre à une forme d’amputation de Soi ! De son essence ?… De ce qui fait sa nature même ?… Je ne sais pas … Je ne sais plus … Je me sens un peu perdue … Ou plutôt non … Je me sens de plus en plus « non conforme » par faute, précisément, de refuser d’admettre le renoncement, la résignation … L’abdication … Je connais les discours qui disent que « parfois il faut pouvoir renoncer !… »

Mais oui je sais !…

« Des fois il faut se résigner … » …

« Reculer pour mieux sauter … »

La la la la la …

Oui …

Je connais je connais je connais …

Mais ne puis me résigner à me résigner…

Ni ne puis renoncer à ne pas renoncer…

Ni ne puis abdiquer d’aucune façon …

Ah je suis têtue ?…

Oui sans nul doute oui, je suis têtue !

Ah je suis obstinée ?…

Pour part oui, je suis obstinée …

Ah ! Peut-être que je serais souffrante de ce que l’on nomme si joliment « la rigidité mentale » ?… Bah ! C’est être rigide que de ne vouloir pas renoncer à ce que l’on sent en soi comme possible ?… Ah non !… Je ne serais pas adulte ?… Je me souviens oui !

« Tu ne seras jamais adulte !… »

Mais je ne veux pas être adulte moi !!!

Je veux continuer à rêver à l’impossible oui !!!

Renoncer ?

Mais pour quelle raison en fait !?…

Parce que quoi ?…

Ce serait supposé plus « facile » …

Vivre docile ?…

Non ???…

Non !!!…

Mais renoncer ?…

Sans doute oui, certes même oui, probablement oui allez oui … Il serait sage d’apprendre à renoncer mais en vertu de quoi ? Quelle est donc cette loi qui nous obligerait à nous soumettre au renoncement ? A l’admettre ?… Celle qui veut peut-être, ou précisément, que l’on soit prétendument « conforme » ? Celle qui peut-être voudrait nous faire entendre que dans le renoncement l’on pourrait trouver la paix, la sérénité, la quiétude de son mental ?…

Je ne sais ….

Je ne sais plus grand chose à la vérité …

Je viens de la lune !…

Mon cerveau est en forme de point d’interrogation …

Renoncer ?…

Mais à quoi ?…

A s’exprimer ?…

A tenter de se dire ?…

Renoncer ?…

A une partie de soi ?…

Renoncer ?…

A quoi donc ???

A ses rêves hein ???

Ah oui c’est ça !…

A ses impossibles rêves oui ???

Renoncer à vouloir persister, à vouloir demeurer fidèle à soi même ?… Je ne sais pas … Je suis en état de choc là je crois … Renoncer ?… Cela à du bon ?… De ?… De se soumettre à l’idée que l’on ne puisse pleinement se réaliser ?… Je ne comprends pas … J’ai du mal avec cette idée là … D’ailleurs j’ai mal de tête brusquement !… Renoncer ?… Quoi ?… Pourquoi ?… Qui a dit ça ?… Qui veut nous faire croire que c’est là le secret de l’équilibre peut-être ?… Renoncer ? Comment ?… Pour moins déranger ?… Ne pas trop faire tache ? Se fondre dans le troupeau ? Connais pas moi ça !… Je refuse de renoncer de mon plein gré à quoi que ce soit !… Tant pis, je suis sauvage et mal élevée !?…

Possible !

Mais renoncer ?

Me résigner !?…

Jamais !!!

« … je pense qu’on peut tous plus ou moins avoir du mal à accepter que dès que l’on commence à parler on doit renoncer à une part de soi vis à vis de l’autre, intraduisible, tant les mots ne sont qu’une « pauvre » traduction de nous. »

J’écrivais hier des lignes et des lignes dans la foulée des réflexions que suscitaient en moi cette phrase ci-dessus reprise …

« Dès que l’on commence à parler on doit renoncer à une part de soi … » Cette phrase m’est restée depuis le moment où je l’ai lue … Sa portée en fut immense en moi … Parler … Cette « pauvre traduction de nous … » Et je me disais qu’écrire est du même ordre … Une autre « pauvre traduction » de nous … Et je me demandais alors  » Mais à quoi sert alors de pouvoir parler, de pouvoir écrire, d’être en mesure de s’exprimer ?… » Est-ce donc vain que tout cela ?

S’il faut y laisser un part de soi, c’est à dire de n’en dire qu’une part …

S’il faut veiller à ne pas en « encombrer » l’autre de cette « Trop-Part » de soi ?…

Comment se dire ?…

Il y a même réponse à l’injonction …

Dans la foulée …

« La peinture est un support … »

Oui … Certes … Et la musique aussi j’entends bien dans les « autres » sous entendus … Mais les mots ?… Pourquoi alors les mots ? Pourquoi alors cette passion du dire ? Pourquoi alors cette pression d’en dire d’en soi de soi ? Et qu’en faire ? Et se taire ? Et comment ? Et pourquoi ?… Cette effrayante interrogation qui conduit ma pensée depuis plusieurs jours déjà … Dire c’est trop dire … L’indicible n’a pas de mots … L’indicible est inaudible, inénarrable … L’indicible fait peur aux autruis … Pourtant il est possible de le traduire … Pour autant que l’oreille écoutante soit en mesure de l’entendre, l’indicible …

Toutes ne le peuvent pas …

Et je me dis là, me vient cette association …

Serait-ce là une des raisons pour laquelle de ces temps où l’écoute de l’autre se réduit de plus en plus à une peau de chagrin que l’on en soit à tenter faire passer Freud pour un imposteur ?.. Lui qui avait si bien compris que sans « Les mots pas de Dire » … Et sans « Le dire » … Pas de libération du Soi ?… Ce monde d’aujourd’hui justement, où tout doit aller vite, où tout doit être rentable, où tout doit se résumer aux moindres investissements pour un maximum de gain … Ce monde qui ne peut plus « écouter l’autre … » … Parce qu’il n’en a plus le temps … Je me disais, et je l’écrivais … Ah oui, écrire me dis-je là … Cette intarissable logorrhée oui … Je me disais et l’écrivais que certes l’indicible n’est que perceptible pour autant que l’oreille écoutante soit en mesure de décoder … Mais que surtout et avant tout elle veuille bien entendre ! Qu’elle y soit disposée !??? Qu’elle puisse faire ce don d’elle-même à la parole de l’autre ?…

Trop idéaliste je présume comme de coutume oui moi ? …

Et que fait le poète alors me demandé-je …

Que fait le pauvre poète alors ?

Lui qui a reçu comme un destin la parole …

Lui qui entend, qui sent en lui résonner les vocables se transformant en vers dans sa pensée même … Lui qui porte en son âme cette musicalité particulière qui fait de ces mots des chants et de ces chants des cris ?… Que fait-il lui ?… Cette petite part, cette infîme part de lui dont il parvient à se faire entendre ne lui suffisant pas pour se sentir exister, ou reconnu, ou en droit de reconnaissance de son existence ? Quelle phrase me dis-je encore la relisant …

« Je pense que l’on peut tous plus ou moins avoir du mal à accepter …  » Oui me dis-je la relisant encore … Et quelle fulgurante amertume contient cette phrase aussi … L’amertume de la conscience à ne pouvoir pas (ou plus) trouver où se dire … N’est ce pas là l’amorce de l’aliénation en-soi ? Et vouloir la transgresser de la parole, n’est ce pas là l’amorce du refus de soi par l’autre ?

Je me le demande … Je ne cesse de me poser cette question depuis que je lisais ces paroles avant-hier soir … Tard … J’emportais ces paroles avec moi … Et elles me poursuivent … Depuis … Je me dis que c’est là une règle à laquelle déroger condamne du même fait à la solitude … Au silence … Au désert … Vouloir pouvoir se dire mènerait donc au désert ? Alors qu’il en devrait être le contraire !… Et c’est terrifiant de devoir penser de la sorte … Parce qu’en même temps je ressens cela comme une sentence aussi … A laquelle, comme le disait l’autre jour quelqu’un ici-même dans mes pages, à laquelle en général l’on trouve la résignation comme réponse …

Ce qui est pour moi une autre forme d’aliénation …

Ah que fait le poète ?…

Que fera le poète ?

Que peut-il faire lui qui sait…

Lui qui est si visionnaire !…

Lui qui fut frappé du sceau des mots, de la parole ? …

Que fait-il lui qui ne peut pas même composer avec la résignation ?

Cette question qui me hante …

(***)

Renoncer à la parole, du moins la réduire à sa part congrue pour n’en dire que peu ou pour accepter de ne se dire, ou pour ne s’en dire ni en dire de soi serait comme de « mourir en soi » … La peinture, oui, la musique, certes… Mais comme me le disait encore dernièrement mon professeur de violon… « L’écrivain, le poète, le peintre ont eux au moins une trace de leurs dires … Le musicien voit s’évanouir à l’instant même où il l’a produit chaque son qui vient dire ce qu’il tente de transcrire de ce qui se passe en lui … » Est-ce un destin ? Est-ce un destin d’avoir été désigné par l’Art ? Et de s’y reconnaître, tout compte fait, muet ??? En autarcie dans sa pensée comme il en serait de l’autisme ? Je me le demande de plus en plus souvent… Et si oui, ce que je crois, que cela en est un de destin… Alors l’humain, et à fortiori l’artiste qui est là « juste pour dire » serait-il alors d’emblée condamné à ne pouvoir jamais se résoudre à la résignation de n’être entendu que d’une part de son dire ce qui par là même le condamnerait à l’isolement dans son dire « En Soi » ?… Quel qu’il soit … Son dire d’humain… Son dire écrit … Son dire peint … Son dire musicien … Son dire visionnaire … Son dire de médium … Ce dire qui s’adresse non pas à lui-même mais à l’autre précisément et à la terre entière… Car pour lui, pour l’artiste surtout, d’aucune manière il ne peut se résigner à ne laisser traverser qu’une part de son dire puisque c’est son dire lui-même qui le conduit, qui le mène, qui le fait Exister précisément… Me suivez vous ? Ou divagué-je ?

Car ainsi en est-il de sa destinée … D’avoir à dire … Pour en être entendu … Voilà pourquoi le poète est moqué … Parce qu’il fait peur de son dire qui se dit et dit de lui à l’autrui qui s’y retrouve comme reflété en un miroir … Voyez !… Voyez comme à nouveau les mots m’on devancé, et enfreint ma propre volonté à tenter d’en dire le moins possible … Comme si c’était possible … Des fois je ressens cet état de choses comme une malédiction … Mais c’est là blasphémer que d’avoir osé même proférer telle pensée … Je retire ce dernier dire, je retire cette dernière pensée …

Juste voilà …

Ces paroles qui me heurtaient et me font lever les boucliers !…  Halte là !… Il y va de ma liberté à être certes mais pas seulement il y a va de ma liberté à Etre Moi et non pas seulement le joug de N’Etre que Moi …  Car cette époustouflante lucidité je la combat oui je la combat en moi …

 » … dès que l’on commence à parler on doit renoncer à une part de soi vis à vis de l’autre, intraduisible … « 

Je m’insurge oui !…

Je veux être entendue en tout moi et non pas d’une part seulement de moi et sans obligation de conformité quelconque …  Et en ce que je suis oui …  Dans ce qu’il y a d’intraduisible, cette part là de moi à laquelle je ne puis renoncer car elle me semble précisément essentielle à mon être telle qu’en moi-même je suis …  C’est bien là le mot … Intraduisible ….

N’est ce pas là même synonyme d’indicible ?

Donc de « non racontable » ….

A quoi bon avoir appris à parler dirai-je même s’il n’était que pour s’en taire ( s’enterre ? ) du Soi ?

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MandraGaur’En Individu’Elle

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(Journal)

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Paf !… Paf !…

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Je mettrais bien les mots ensemble moi …

Comme ça …

Paf !…  Paf !…

Les uns derrière les autres …

Sans ou avec suite …

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De manière à ce qu’ils traduisent sans trop de difficultés pour ma plume et moi ce qu’ils prétendent dire …  Je les verrais bien un à un dégringoler l’escalier du temps.  Et grincer là où grincent certains souvenirs, pleurer et gémir là où se passe le souffrir, hurler de colère, ou de dépit, ou de déception …

Ou de résignation …

Ah oui ?..

Aussi ?…

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Non !

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Ce serait alors comme des milliers de bulles de verre, dures mais translucides et brillantes de reflets, de nuances moirées …

Elles rebondiraient avec fracas à mesure des marches qu’escaladerait ma remontée dans le passé et suffoquées, éclatées, éparpillées, subitement et toutes ensemble elles se fendilleraient et lâcheraient un bruit de sanglot gigantesque, pareil à une déflagration, pareille à celle de la dynamite lorsqu’elle esquinte la montagne pour y faire des passages aisés au monde policé.

*

Et ça dirait :

 » Tais-toi ! Ne parle pas de mêmes longueurs d’ondes, arrête ta comédie, j’ai mal ! »

Ça le dirait ainsi oui.

Ça crierait que quelques bulles perdues dans l’océan ne suffisent pas ou plus à endiguer le flot des larmes …

Salées, acides …

Amères jamais …

Point d’amertume ni de remords ni de regrets …

Tout permet de constater l’évidence de ces vérités …

Il était une fois …

Et l’enfant devint proie …

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Comme un tissu aux bords de plus en plus effilochés l’enfant devint douleurs …

S’aliénant dans son silence face au refus de lui l’enfant devint terreur …

*

Eclatent les bulles de verre …

La voix de l’enfant gronde comme le tonnerre …

Il ne peut plus passer par-dessus ses silences …

Il a eu tant de mal à les déchiffrer …

Devrait-il maintenant les censurer ?…

Les bulles de verre venue à la surface de son âme se fendiller, s’ouvrir, se briser ?

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Penses-donc ..

Que le silence seul lui fut complice …

( Mais pas ami … )

Que soudain l’euphorie le gagnait …

De pouvoir parler …

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 » Parler …  » se dit-il …

 » Enfin parler ?… « 

 » Serais-tu prêt à m’écouter ?… « 

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(à suivre)

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MandraGaur’En Individu’Elle

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 » Monologue à voix distante « 

{Partie de la trilogie : Mémoires d’Outre-Enfance}

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Note : Je rappelle pour tout ceux que ça intéresse que ce que j’écris est protégé non seulement par la Licence Créative Commons mais aussi par la législation belge et internationale propre aux droits d’auteurs de même que par le dépôt des publications de ce blog (ou de tout autre de mes textes par ailleurs) dans les fichiers de la bibliothèque Royale Albertine à titre d’auteur belge repris dans les archives et déjà publié.  Merci d’en tenir compte.  Si des textes vous intéressaient vous pouvez me joindre par mail.  La page d’accueil vous informe amplement à ce sujet de même que des normes, clauses et droits d’utilisation de mon oeuvre.  -L’Auteur-*

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Un rayon de joie …

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Le soleil vient de montrer le bout de son nez, il salue le village.  Là-haut, dans la montagne, l’église résonne de chants et de louanges. Chaque pierre vibre des prières adressées au dieu.  Porteraient-elles leurs messages ou ne seraient-elles que des occupations superstitieuses soutenues par des curés en mal d’action, poussées par des vieilles femmes en mal d’émotions ?

Je ne sais ..

C’est si profond la prière parfois ?…

Je te dis bonjour parce qu’en ouvrant les yeux il ne m’a fallu que quelques secondes pour poser en pensée mes lèvres sur ta tempe et te souhaiter une bonne journée.  Parce que le matin me surprend à cheminer avec toi, à m’approcher de toi et des jours que nous aurons à présent pour toujours, tant de jours pour nous rencontrer.  Nous raconter.  Je ne peux croire, je ne veux croire que notre histoire si terrible porte en elle honte ou déshonneur …  Nous étions des enfants tout à l’heure souviens-t-en …  Et nous allions, nous sommes nés bons, nous marchions d’un pas égal et nous cherchions à connaître la réponse à tous les pourquoi de nos questions …

Nous …

Toi mon frère et moi ta soeur, et l’autre mon frère et l’autre ta soeur …

Quatre enfants et un destin …

Et je regarde en mémoire et je revois la timidité de ton sourire au centre du feu caché de ton regard.

Silencieux sur tes cris.

Nous je dis oui …

Nous j’ose dire oui à présent …

Ils nous ont volé tout, mais pas cette pensée …  Que nous s’il nous l’avions pu aurait existé …  Peut-être même qu’alors ils ne t’auraient pas tué ?…  Qui sait de quoi hier eût pu être fait ?…  Nous et tous nos retards sur les temps d’avant …  Nous et tous nos espoirs sur les jours à venir …  Jamais nous ne l’eûssions pensé pas vrai que si vite tu irais mourir au champ de bataille …  Brave soldat même pas reconnu dans son combat …

Nous …

Je peux sourire …

Ne pas me sentir éclatée en morceaux, ne pas voir grimper sous les chaleurs de ma peau le mot vilain qui dit :

« Coupable ! »

Nous …

C’est un peu comme une fable, une histoire de fées et de sorciers, ou de sorcières même qui sait ?…

Nous ce sont deux enfants sages parmi les enfants sages de la fratrie …  Moi l’aînée toi le puîné, nous …  Deux garnements qui allaient feuilleter le grand livre d’images où parlent des mots de chaleur et de vie.  Nous, c’était une clé, un mot magique qui ouvrait des portes fantastiques derrière lesquelles sont entassés, pas bien rangés c’est pour plus tard qu’on pourra y trouver des fêtes tendres et des ballades, des grands silences dans le soir, de lourds trésors et de hauts miroirs, de belles étoiles de mer sans fin les mers et des pays mystérieux et des nouveaux chemins …

Nous ?

Regarde je te donne la main.

En moi une force.

J’te donne ma main.

L’avenir s’amorce en dégoupillant le passé …

Avant que les jalousies ne viennent écorcher les souvenirs, avant qu’ils ne prennent le mors aux dents, avant …  Comme alors dans les tourments que tout de même déjà amis nous étions …  Nous …  Deux grands enfants maintenant …  Un défunt, un vivant …

Mais plus d’ici …

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MandraGaur’En Individu’Elle

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Extrait :  » A mon défunt frère  » (1999)

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Note : Je rappelle pour tout ceux que ça intéresse que ce que j’écris est protégé non seulement par la Licence Créative Commons mais aussi par la législation belge et internationale propre aux droits d’auteurs de même que par le dépôt des publications de ce blog (ou de tout autre de mes textes par ailleurs) dans les fichiers de la bibliothèque Royale Albertine à titre d’auteur belge repris dans les archives et déjà publié.  Merci d’en tenir compte.  Si des textes vous intéressaient vous pouvez me joindre par mail.  La page d’accueil vous informe amplement à ce sujet de même que des normes, clauses et droits d’utilisation de mon oeuvre.  -L’Auteur-

Je t’écris …

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Souvenance - C. O. Chantrel

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Parce que je ne quitte pas ta pensée d’une seconde …

Ta pensée et la pensée de toi …

Et je te parle tellement tu vois …

Je te dis mille choses à voix basse je te raconte au dedans de moi et te sens à l’écoute de moi c’est ainsi oui que tu te tiens là l’oreille contre mes lèvres posée et ton coeur battant de m’écouter je te sens recevant tous ces mots déferlant de moi comme des cascades de paillettes de riz …

*

Ton visage était tout gris et je n’ai rien compris …

*

Comme on aime quand l’envie de partager est une fête déjà …  Comme on aime quand on a reconnu dans la pensée de l’Autre les mêmes chemins que ceux que l’on retrouve chaque matin en soi mais que l’on emprunte enfin accompagné, comme l’on marcherait dans un miroir …  Je te parle parce que tu es mon frère et que je n’ai jamais pu te parler pourtant … Ça ne manquait pas de choses à se dire …

*

Je t’écris …

*

Dans ce désert mental qui m’occupait la cervelle de ces temps où je hurlais de longs cris rauques devenant musique enfin éjectés de leur gestation …  Tant je te sens mon frère oui mon ami aussi tu aurais pu et puis encore et puis tant pis tu es bien plus oui dans mon coeur qu’un simple frère pour une soeur.   Car si tant et encore plus j’aimerais passer des heures, de longues heures à te dire et t’entendre et écouter me dire tout ce qu’il nous a fallut taire durant cette longue errance d’hiver ces longues retraites solitaires dans un désert entouré de barreaux où toi et moi étions isolés dans l’impossible communication …  Au milieu des autres tout aussi isolés …  Toutes ces îles qui n’avaient pas de ponts de liaison…  Tant de paroles et tant encore roulent en moi culbutent et déroulent leurs membres, se forment se déforment se reforment dans mon esprit et le silence qui m’occupait, et m’habitait et t’occupait et t’habitait n’était que la forme visible du renoncement …  La catharsique joie …  La souffrance de l’errance en sursis …

*

Et tes yeux noyés de désarroi quand tu partais certain soir

Et moi qui me demandais :  » Mais qu’est ce qu’il fait ? »

Il partait …

*

Que fais-tu que raconte tu aux intérieurs de ta tête, En quoi traduis-tu tes silences, De quoi sont faites tes absences dis moi …  Cette absence de toi qui ne fût pas là désormais remplie d’un jamais à toujours retentir …

*

Ton visage était tout gris et tes joues boursouflées …

*

Toi qui dans la chaleur étouffante d’un champ de melons me regardait au travers de ta peur de ne vivre pas vraiment, dis moi, où en es-tu maintenant et que fais-tu de ces cris que j’ai senti gronder en toi quand en partant tu m’embrassais la joue ?  Au travers de la nuit sur ta ville, celle qui clignote là-bas au loin en bordure de mer, au travers des nuages de poussière et de temps j’ai envie de passer ma main et mon bras j’ai envie de toucher ton front du bout de mes doigts pour te dire :  » Je suis là, près de toi, avec toi, proche de ton silence et proche de ta peur d’avancer dans des chemins inconnus,  isolés, escarpés, interdits qui sait  …  Souviens-toi voyons !…  Nous étions petits ensemble …   Nous étions si petits …  Regarde !…  Je suis avec toi en ce samedi d’aujourd’hui qui se termine me penchant sur les tomates du jardin, respirant l’odeur qu’elles ont glissé dans mes mains lors que je les effleurais …  Je suis avec toi en renversant la tête plus tard dans le soir pour compter les premières étoiles qui sortent du noir et de la nuit que tu vis et que tous nous portons …  En nous …  L’ombre et la lumière comme la nuit comme le jour …  Nous portons et nous suivons du soir au matin et au soir jusque tard jusque nuit je le sais je le vis les heures de grands doutes et les heures de déni …  Je suis avec toi qui regarde la blessure sur le front de ton fils, qui regarde les questions dans les yeux de ta fille je suis avec toi …  Qui écoute le battement de tes doutes face à ton devenir …  Je suis avec toi pour te soutenir dans l’idée qu’il faut croire à demain aux demains …  Même si tu n’es qu’une de ces étoiles dans le ciel désormais je te parle car enfin …  Et je te dis que pour nous ici-bas rien n’est plus doux qu’une nuit qui se termine sur un nouveau matin.

*

J’éteins la lumière dehors …

Je veux fermer la porte …

Je vois des lumières de couleur c’est la fête quelque part des lampions peut-être un bal et un feu d’artifice qui me rappellent à toi …  Ce soir là où nous allions le long du parc Royal il pleuvinait mais le feu d’artifice déchirait le ciel …  C’était la journée nationale …  Et ça fêtait … Sauf toi et moi …  Nous savions déjà le secret …

Ce soir là tu partais …

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Tu avais le visage si gris, les joues si boursouflées, et la nuque ensanglantée quand je te retrouvais …

Et je comprenais …

Que jamais nous ne pourrons nous dire tout ce que nous n’avons pu nous dire …

Jamais …

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Je t’écris …

Cet écrit …

Ce début qui te dis …

Je l’emporte …

Dans mon bureau, sur ma table, au bord de ma plume …

Je sais à présent que depuis ta mort tu ne m’as pas quitté un seul instant …

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Extrait de « A mon défunt frère » (1999)

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MandraGaur’En Individu’Elle

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Note : Je rappelle pour tout ceux que ça intéresse que ce que j’écris est protégé non seulement par la Licence Créative Commons mais aussi par la législation belge et internationale propre aux droits d’auteurs de même que par le dépôt des publications de ce blog (ou de tout autre de mes textes par ailleurs) dans les fichiers de la bibliothèque Royale Albertine à titre d’auteur belge repris dans les archives et déjà publié.  Merci d’en tenir compte.  Si des textes vous intéressaient vous pouvez me joindre par mail.  La page d’accueil vous informe amplement à ce sujet de même que des normes, clauses et droits d’utilisation de mon oeuvre.  -L’Auteur-

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