Eh ! Toi là !… Que sais-tu ?

De ces scènes ? Ces moments ineffables,

Enchevêtrés les uns aux autres.

Tenaces…

Si vivaces en sa mémoire ;

Enfilés comme perles noires à reflets fugaces.

Renvoyant, Par éclairs de souvenances douloureuses

Sur le tain de la glace

Ses larmes, grosses, denses, pesantes ;

Telles des billes, roulant, muettes,

Sans cri ni soupir; N’ayant où s’épandre et se dire

Que l’en-dedans de soi.

Et de ces silences, soutenus.

Climat mutique suivant les admonestations…

Et puis. De l’exil où il la reléguait ?

Pour suivre. Et ensuite.

De cette poix. Tu vois ?

Je t’explique :

Cette glu de l’âme dégoulinant sur la peau du dos.

Sueur visqueuse, épaisse, râpeuse,

A l’odeur de peur qui se nomme effroi.

Et ce regard, dardé,

Comme flèche empoisonnée,

Vrillant ses omoplates…

Elle le devinait, Fouaillant sa chair jusqu’à ses os,

Loin jusqu’à leur moelle ;

Scrutant la défaillance chez l’enfant

Agenouillée sur une méchante latte.

Et le sentait, d’instinct, Virulent, vigilant,

Ne lui lâchant l’échine d’un poil.

Son nez collé dans le coin des deux murs

Contre lesquels il l’avait isolée.

Quel âge avait-elle déjà ?

Si petite… Conspuée…

Il ne s’en souvient pas ?

Que non  ! Il est mort ! S’est barré !

Et elle reste là… Ployée depuis lors ;

Les jambes ankylosées, roidies,

Si endolories par le fardeau de son corps.

Et de ses bras, levés, portant, à chaque main,

Un de ces pesants souliers…

S’alourdissant de douleurs

Sous les crampes engendrées par l’immobilité.

Et la menace, ce constant danger,

Certitude qu’il ne lui suffirait, châtiée,

De l’avoir mise au pilori de longues heures.

Devant ses frères. Exhibée…

Devant sa jeune sœur. Sa mère.

Qui laissait faire. Qui voyait. Donc savait.

Mais agréait l’opprobre car s’en taisait.

Ne s’insurgeait. Il faut le croire.

L’enfant, elle s’en convainquait,

Méritait ces châtiments.

Ils se devaient. Trop turbulente.

Si rebelle. Enfant différente.

Différenciée. Suspectée.

Comme malade. Comme contagieuse.

Comme pestiférée. Comme lépreuse.

Qu’il devait faire taire. Proscrite.

Frappée d’ostracisme. Mise aux bans.

L’enfant apocryphe. L’inconcevable survenu.

La surprenante déconvenue. Devenu enfant miroir.

Faute vivante qu’ils ne souffraient ne savoir ni voir.

Et la voilà ! Vive ! Mais lacérée…

A jamais écorchée de ces âpres batailles.

Tombeau scellé sur une enfance défunte

Scarifiée de sanglantes entailles.

Eh ! Toi là ! Qui geins. Et te plains.

Et porte en médailles d’infimes peines.

Que sais-tu de l’indicible genèse martyr

Que d’aucuns, adultes, traînent ?

De ces séquelles ardentes ?

De ces sévices pérennes sertis en souvenirs ?

Voraces… Qui de retentir ne se lassent…

MandraGaure

Marchienne-au-Pont le 10 Mai 2014

Image : 

Jean-Baptiste Greuze

(Tournus 1725 – Paris 1805)

Etude d’enfant agenouillé

Contre épreuve de sanguine et  crayon noir

Annoté en bas à gauche : «Greuze f.an.1758»

[22 x 33 cm]

Fi ! L’enfance perfide!

*

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*

*

Perfide …

Qui donc ?…

Parmi les Dieux …

*

*

*

*

*

Attention…

Et sans façons …

C’est sur la pointe des pieds

Que j’approche de sa porte.

Pour ne pas faire de bruit.

Mais qu’importe.

Pour ne pas me faire entendre.

Ni attendre …

*

Je m’avance, juste pour voir.

Son sommeil.

Il m’attire comme l’espoir.

Comme une fleur dans un jardin

Doré de soleil…

Juste pour voir …

*

L’histoire m’amuse.

*

Debout sur l’appui de fenêtre,

Et contemplant le vide, là, sous moi,

Je me l’entends me la raconter…

Comme une litanie,

Elle vient rejoindre ma mémoire,

Alors que déjà j’ai décidé de faire le pas,

De sauter…

Le pas de loup plus loin que le rebord,

Là où plus rien ne me retiendra encore,

Là où le décrochage sera définitif…

*

J’écoute en ma mémoire

Se dérouler l’histoire.

Et pour finir, c’est elle qui me retient.

*

Mieux vaut déposer les pieds

Sur les lattes du plancher.

La hauteur, en fait, me fait peur…

Alors je me retire,

Je n’ai rien à faire là-dehors.

Sauf la mort.

Mais à présent que tout le monde dort,

Qui s’en souciera alors ?

De moi?

*

*

*

J’allume la lampe.

Elle me garde le chevet.

*

L’obscurité n’est plus.

*

J’accroche mon regard autour de moi,

Partout il s’arrête.

*

Ai-je tant donc rêvé ?

Jusqu’à toujours imaginer

Que de débarrasser le plancher

Serait le meilleur moyen d’exister?

*

Fi !

L’enfance perfide!

*

*

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*

MandraGaur’En Individu’Elle

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(Genèse)

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Note : Je rappelle pour tout ceux que ça intéresse que ce que j’écris est protégé non seulement par la Licence Créative Commons mais aussi par la législation belge et internationale propre aux droits d’auteurs de même que par le dépôt des publications de ce blog (ou de tout autre de mes textes par ailleurs) dans les fichiers de la bibliothèque Royale Albertine à titre d’auteur belge repris dans les archives et déjà publié. Merci d’en tenir compte. Si des textes vous intéressaient vous pouvez me joindre par mail. La page d’accueil vous informe amplement à ce sujet de même que des normes, clauses et droits d’utilisation de mon oeuvre. -L’Auteur-

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N’aître ?

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*

*

Ben oui, j’y pense souvent à ce moment là…

Décisif…

Celui de naître non pour n’être mais pour être …

*

Me disant qu’il résulte moins d’un choix sensé (en connaissance de causes) que d’un choix censé être, d’une manière viscérale et même primale, de force majeure …

« Tu respires ou tu crèves » quoi genre je dirais…

Mais bon…

Il n’empêche (et je dois l’admettre par faute de n’accepter non plus la force majeure) que je ‘pense’ le « mort né » comme un décideur de ne vouloir pas prendre le risque de naître… Ou d’être… « J’ai voulu être sans quoi je n’aurais voulu naître pour n’être pas »… Je veux le croire ma foi… Le penser (ou ainsi le considérer) étant déjà la résultante de ne pas sentir l’être soi comme une imposition faisant force de loi… Je pars du principe de la volonté d’être, donc de naître pour être sans quoi n’être en serait le résultat… Tout cela restant bien entendu une projection propre à la pensée en fonction de « connaissances de causes »… Au moment du premier souffle je ne crois pas qu’il soit sût… Ni même admit… Sans quoi il y aurait sans doute bien plus de « morts-nés »… Sachant par après ce que l’on sait…

Je dirais que l’on naît d’une pulsion instinctive bien plus que d’une décision ou d’un choix… D’une volonté farouche à prendre l’air ! Sortant du « tout confort » confiné dans le ‘tout sien’ vers le « tout dehors » mais libre de Soi dans le ‘tout mien’… Quoi qu’il en soit, nous voilà ! Quant aux renoncements d’une perte d’un côté dans le choix à opérer … Le ceci OU le cela… J’acquiesce bien entendu car c’est incontournable… Mais là encore je dirais qu’il résultera d’un accord pesé après réflexion et fonction d’une analyse… Donc non d’un renoncement mais d’un ‘marché’ consenti à part soi… Et non malgré soi… J’entends par là que le choix, et le « renoncement » qui en doit résulter, ne peut être imposé… Sans quoi il n’est plus choix mais obligation, d’où admission, d’où résignation… Une forme dictatoriale dans les options existentielles, que je refuse…

Par immaturité sans doute, ou va savoir…

Oui, dans ce sens, mais dans ce seul sens, renoncer peut s’admettre…

Toute autre forme, ou formule, de « renoncement » restant pour moi insupportable dès lors qu’elle ne serait la résultante d’une option admise après l’avoir pesée… Même le choix, et le « renoncement » obligé qui en résultera, doit être et rester mien. Et non être, ou devenir, le résultat d’une obligation ou d’une imposition. Je peux toujours choisir d’aller à gauche même si j’y aurais faim et froid sachant que j’y serais libre plutôt que d’aller à droite où j’aurais chaud et où je serais rassasiée mais privée de liberté…(C’est une option consentie-Ce qui n’est plus pour moi un « renoncement »)… Comme celui de fumer ou pas (Exemple « Nous savons tous que fumer tue ») Y renoncer serait donc vivre, continuer serait ‘sans doute’ en mourir mais renoncer à ce plaisir faisant le poids du choix sachant que l’on se détruira en persévérant…Ou pas…En renonçant… Mais comme aussi : … « Tout est une question de mot »… (Ou de verbe) Ok!… Disons qu’il faudra alors trouver un autre verbe à « l’abandon d’une option pour une autre » dans le terme du choix…

(***)

Mais renoncer? Platte et Zak? Par force majeure parce que c’EST comme ça? Non ! Jamais ! Dans ma tête têtue? Dans mon immature rage de vaincre? Dans ma puérile option du « plutôt mourir qu’abdiquer?» Non ça ! Jamais ! Je ne m’incline jamais non ! Jamais je ne baissais les yeux sous les injures et les offenses. Ni sous les claques en pleine tronche à tour de bras ! Je baissais le front mais persistais à darder mon regard dans celui de mon bourreau ! Au risque de ma vie, je ne renonçais pas à cette liberté là ! Si j’avais accepté, (admis donc), si j’avais « fait mienne » (comme dit) l’idée de devoir renoncer ou d’avoir à renoncer je ne serais pas là en train de dire que je refuse cette option là. Je serais restée (au moins) au chaud et nourrie dans l’enfer de la maltraitance et de la dépersonnalisation (ainsi admise) plutôt que de traîner mes galoches dans l’insécurité et les risques de déviance.

Et même, ne le nions pas, de mort là aussi…

Mais « Ma » mort alors !

Pas leur « mort de moi » !

Je reste persuadée que mon option d’alors fut un choix pesé, réfléchi, délibéré et consenti ! Vraisemblablement nourri de « l’instinct » de conservation et de survie. Tout autant que d’une pulsion à « vouloir être » plus que d’une réflexion ou d’une analyse pesée et méditée… Mais aurai-je médité serai-je alors partie ? Je renonçais, certes, mais au pire ! Je n’ai pas encore eu à le regretter car l’alternative était effroyable alors… Rester équivalant à mourir ou à envisager la désintégration graduelle mais complète de ma personnalité ! Bien sûr je suis devenue de ce fait du style « J’agis… Puis je réfléchis… » Sans doute mes rages et « rigidité » y sont intrinsèquement liés ! Choisir oui ! En connaissance de causes. Renoncer ? Abdiquer? ME résigner? M’incliner? Jamais ! Sauf si « JE » le veux d’accord avec « MOI » ! Ce qui fait de moi une incurable et intraitable rebelle prêcheuse de dissidence ! Fouteuse de coup d’pied dans le tas ! Ce n’est là que ma façon de voir qui n’engage que moi bien sûr… Effarant comme l’on ramène toujours tout à Soi pas ? Plaidant pourtant que Soi étant le seul exemple valant « étalon de valeur » auquel l’on puisse se référer sans risque de jugements offensants ou stigmatisants…

Serai-je donc un être sans sagesse pour que la lecture de ce seul mot de « renoncement » m’aie ainsi touchée de plein fouet comme d’une balle en plein front !?… Ne serai-je donc jamais adulte, serai-je donc toujours une enfant éprise de manière incurable d’absolu ?… Idéaliste, voire pire même … Irréaliste … Pour qu’à lire la phrase j’aie hurlé comme s’il se fut agit d’un couperet qui s’abattait sur ma nuque ? Ce verbe … « Renoncer » … Et l’autre là … « Se résigner » … Pronominal en plus lui !!! Qui suppose que l’on se convainc, que l’on admette de se soumettre !!! Ils me font tellement l’effet d’une abdication ces verbes …

J’entends résonner dans ma boîte cranienne des autres mots

Qui leur font suite …

Comme

« Courber l’échine » …

« Accepter l’inacceptable » …

« Se soumettre à leurs lois  » …

« Abdiquer devant l’adversité » …

« Cultiver la docilité » …

Non !!!

Je refuse !…

Je réfute !…

Toutes ces sentences me hérissent le poil …

Et je ne puis souscrire …

Toutes ces espèces de soi-disant vertus existentielles implicites qui sont tenues pour exemplaires …

« Ah ! Tu n’es pas capable de renoncement !…

Ah ! Tu devrais pouvoir te résigner !… »

Ces soi-disant qualités qui sous-entendent le renoncement …

Précisément …

Il faut pouvoir renoncer ?…

Donc abdiquer ?!…

Serai-je en vie encore maintenant si je les avais conjugué alors ces verbes là ?… Quand de ma seule et farouche volonté d’enfant j’abdiquais, désertais de moi-même, me rangeant dans le renoncement, me résignant au sort qui m’était fait, à la falsification de mon être ? Renonçant, oui, à m’en libérer de ce joug de la dépersonnalisation ?…  De cette « part de moi » à laquelle il allait falloir, et de force encore, renoncer ? Serai-je en vie aujourd’hui alors ? Je ne le crois pas non … Peut-être vient-elle de là ma rage à vaincre … Parce qu’alors il me fallait vaincre, ne pas renoncer, ne pas me résigner, ne pas abdiquer … C’eût été pour moi, alors, synonyme de mort !…

Je vais réfléchir plus profond …

Et creuser plus loin …

J’ai le goût d’en parler encore …

Dans mes pages ici …

Songeant à cette phrase que je lisais :

« … pouvoir admettre un certain renoncement peut avoir du bon aussi… »

Admette me dit-on ?…

Renoncer me dit-on ?…

Cela me semble ne peut servir que ceux qui ont intérêt à ce que nous renoncions …

Ou non ?…

De ces temps-ci, curieusement, l’on tente de me convaincre à admettre le renoncement … Renoncer à mon café si rouge et citoyen, à ma taverne, renoncer à mon projet, renoncer à l’action, renoncer à la révolte, renoncer à la dissidence, renoncer … Mais accepter de renoncer, n’est ce pas se condamner à n’être plus qu’une partie de soi ?… Se résigner, car pour renoncer il faut se résigner, n’est ce pas se soumettre à une forme d’amputation de Soi ! De son essence ?… De ce qui fait sa nature même ?… Je ne sais pas … Je ne sais plus … Je me sens un peu perdue … Ou plutôt non … Je me sens de plus en plus « non conforme » par faute, précisément, de refuser d’admettre le renoncement, la résignation … L’abdication … Je connais les discours qui disent que « parfois il faut pouvoir renoncer !… »

Mais oui je sais !…

« Des fois il faut se résigner … » …

« Reculer pour mieux sauter … »

La la la la la …

Oui …

Je connais je connais je connais …

Mais ne puis me résigner à me résigner…

Ni ne puis renoncer à ne pas renoncer…

Ni ne puis abdiquer d’aucune façon …

Ah je suis têtue ?…

Oui sans nul doute oui, je suis têtue !

Ah je suis obstinée ?…

Pour part oui, je suis obstinée …

Ah ! Peut-être que je serais souffrante de ce que l’on nomme si joliment « la rigidité mentale » ?… Bah ! C’est être rigide que de ne vouloir pas renoncer à ce que l’on sent en soi comme possible ?… Ah non !… Je ne serais pas adulte ?… Je me souviens oui !

« Tu ne seras jamais adulte !… »

Mais je ne veux pas être adulte moi !!!

Je veux continuer à rêver à l’impossible oui !!!

Renoncer ?

Mais pour quelle raison en fait !?…

Parce que quoi ?…

Ce serait supposé plus « facile » …

Vivre docile ?…

Non ???…

Non !!!…

Mais renoncer ?…

Sans doute oui, certes même oui, probablement oui allez oui … Il serait sage d’apprendre à renoncer mais en vertu de quoi ? Quelle est donc cette loi qui nous obligerait à nous soumettre au renoncement ? A l’admettre ?… Celle qui veut peut-être, ou précisément, que l’on soit prétendument « conforme » ? Celle qui peut-être voudrait nous faire entendre que dans le renoncement l’on pourrait trouver la paix, la sérénité, la quiétude de son mental ?…

Je ne sais ….

Je ne sais plus grand chose à la vérité …

Je viens de la lune !…

Mon cerveau est en forme de point d’interrogation …

Renoncer ?…

Mais à quoi ?…

A s’exprimer ?…

A tenter de se dire ?…

Renoncer ?…

A une partie de soi ?…

Renoncer ?…

A quoi donc ???

A ses rêves hein ???

Ah oui c’est ça !…

A ses impossibles rêves oui ???

Renoncer à vouloir persister, à vouloir demeurer fidèle à soi même ?… Je ne sais pas … Je suis en état de choc là je crois … Renoncer ?… Cela à du bon ?… De ?… De se soumettre à l’idée que l’on ne puisse pleinement se réaliser ?… Je ne comprends pas … J’ai du mal avec cette idée là … D’ailleurs j’ai mal de tête brusquement !… Renoncer ?… Quoi ?… Pourquoi ?… Qui a dit ça ?… Qui veut nous faire croire que c’est là le secret de l’équilibre peut-être ?… Renoncer ? Comment ?… Pour moins déranger ?… Ne pas trop faire tache ? Se fondre dans le troupeau ? Connais pas moi ça !… Je refuse de renoncer de mon plein gré à quoi que ce soit !… Tant pis, je suis sauvage et mal élevée !?…

Possible !

Mais renoncer ?

Me résigner !?…

Jamais !!!

« … je pense qu’on peut tous plus ou moins avoir du mal à accepter que dès que l’on commence à parler on doit renoncer à une part de soi vis à vis de l’autre, intraduisible, tant les mots ne sont qu’une « pauvre » traduction de nous. »

J’écrivais hier des lignes et des lignes dans la foulée des réflexions que suscitaient en moi cette phrase ci-dessus reprise …

« Dès que l’on commence à parler on doit renoncer à une part de soi … » Cette phrase m’est restée depuis le moment où je l’ai lue … Sa portée en fut immense en moi … Parler … Cette « pauvre traduction de nous … » Et je me disais qu’écrire est du même ordre … Une autre « pauvre traduction » de nous … Et je me demandais alors  » Mais à quoi sert alors de pouvoir parler, de pouvoir écrire, d’être en mesure de s’exprimer ?… » Est-ce donc vain que tout cela ?

S’il faut y laisser un part de soi, c’est à dire de n’en dire qu’une part …

S’il faut veiller à ne pas en « encombrer » l’autre de cette « Trop-Part » de soi ?…

Comment se dire ?…

Il y a même réponse à l’injonction …

Dans la foulée …

« La peinture est un support … »

Oui … Certes … Et la musique aussi j’entends bien dans les « autres » sous entendus … Mais les mots ?… Pourquoi alors les mots ? Pourquoi alors cette passion du dire ? Pourquoi alors cette pression d’en dire d’en soi de soi ? Et qu’en faire ? Et se taire ? Et comment ? Et pourquoi ?… Cette effrayante interrogation qui conduit ma pensée depuis plusieurs jours déjà … Dire c’est trop dire … L’indicible n’a pas de mots … L’indicible est inaudible, inénarrable … L’indicible fait peur aux autruis … Pourtant il est possible de le traduire … Pour autant que l’oreille écoutante soit en mesure de l’entendre, l’indicible …

Toutes ne le peuvent pas …

Et je me dis là, me vient cette association …

Serait-ce là une des raisons pour laquelle de ces temps où l’écoute de l’autre se réduit de plus en plus à une peau de chagrin que l’on en soit à tenter faire passer Freud pour un imposteur ?.. Lui qui avait si bien compris que sans « Les mots pas de Dire » … Et sans « Le dire » … Pas de libération du Soi ?… Ce monde d’aujourd’hui justement, où tout doit aller vite, où tout doit être rentable, où tout doit se résumer aux moindres investissements pour un maximum de gain … Ce monde qui ne peut plus « écouter l’autre … » … Parce qu’il n’en a plus le temps … Je me disais, et je l’écrivais … Ah oui, écrire me dis-je là … Cette intarissable logorrhée oui … Je me disais et l’écrivais que certes l’indicible n’est que perceptible pour autant que l’oreille écoutante soit en mesure de décoder … Mais que surtout et avant tout elle veuille bien entendre ! Qu’elle y soit disposée !??? Qu’elle puisse faire ce don d’elle-même à la parole de l’autre ?…

Trop idéaliste je présume comme de coutume oui moi ? …

Et que fait le poète alors me demandé-je …

Que fait le pauvre poète alors ?

Lui qui a reçu comme un destin la parole …

Lui qui entend, qui sent en lui résonner les vocables se transformant en vers dans sa pensée même … Lui qui porte en son âme cette musicalité particulière qui fait de ces mots des chants et de ces chants des cris ?… Que fait-il lui ?… Cette petite part, cette infîme part de lui dont il parvient à se faire entendre ne lui suffisant pas pour se sentir exister, ou reconnu, ou en droit de reconnaissance de son existence ? Quelle phrase me dis-je encore la relisant …

« Je pense que l’on peut tous plus ou moins avoir du mal à accepter …  » Oui me dis-je la relisant encore … Et quelle fulgurante amertume contient cette phrase aussi … L’amertume de la conscience à ne pouvoir pas (ou plus) trouver où se dire … N’est ce pas là l’amorce de l’aliénation en-soi ? Et vouloir la transgresser de la parole, n’est ce pas là l’amorce du refus de soi par l’autre ?

Je me le demande … Je ne cesse de me poser cette question depuis que je lisais ces paroles avant-hier soir … Tard … J’emportais ces paroles avec moi … Et elles me poursuivent … Depuis … Je me dis que c’est là une règle à laquelle déroger condamne du même fait à la solitude … Au silence … Au désert … Vouloir pouvoir se dire mènerait donc au désert ? Alors qu’il en devrait être le contraire !… Et c’est terrifiant de devoir penser de la sorte … Parce qu’en même temps je ressens cela comme une sentence aussi … A laquelle, comme le disait l’autre jour quelqu’un ici-même dans mes pages, à laquelle en général l’on trouve la résignation comme réponse …

Ce qui est pour moi une autre forme d’aliénation …

Ah que fait le poète ?…

Que fera le poète ?

Que peut-il faire lui qui sait…

Lui qui est si visionnaire !…

Lui qui fut frappé du sceau des mots, de la parole ? …

Que fait-il lui qui ne peut pas même composer avec la résignation ?

Cette question qui me hante …

(***)

Renoncer à la parole, du moins la réduire à sa part congrue pour n’en dire que peu ou pour accepter de ne se dire, ou pour ne s’en dire ni en dire de soi serait comme de « mourir en soi » … La peinture, oui, la musique, certes… Mais comme me le disait encore dernièrement mon professeur de violon… « L’écrivain, le poète, le peintre ont eux au moins une trace de leurs dires … Le musicien voit s’évanouir à l’instant même où il l’a produit chaque son qui vient dire ce qu’il tente de transcrire de ce qui se passe en lui … » Est-ce un destin ? Est-ce un destin d’avoir été désigné par l’Art ? Et de s’y reconnaître, tout compte fait, muet ??? En autarcie dans sa pensée comme il en serait de l’autisme ? Je me le demande de plus en plus souvent… Et si oui, ce que je crois, que cela en est un de destin… Alors l’humain, et à fortiori l’artiste qui est là « juste pour dire » serait-il alors d’emblée condamné à ne pouvoir jamais se résoudre à la résignation de n’être entendu que d’une part de son dire ce qui par là même le condamnerait à l’isolement dans son dire « En Soi » ?… Quel qu’il soit … Son dire d’humain… Son dire écrit … Son dire peint … Son dire musicien … Son dire visionnaire … Son dire de médium … Ce dire qui s’adresse non pas à lui-même mais à l’autre précisément et à la terre entière… Car pour lui, pour l’artiste surtout, d’aucune manière il ne peut se résigner à ne laisser traverser qu’une part de son dire puisque c’est son dire lui-même qui le conduit, qui le mène, qui le fait Exister précisément… Me suivez vous ? Ou divagué-je ?

Car ainsi en est-il de sa destinée … D’avoir à dire … Pour en être entendu … Voilà pourquoi le poète est moqué … Parce qu’il fait peur de son dire qui se dit et dit de lui à l’autrui qui s’y retrouve comme reflété en un miroir … Voyez !… Voyez comme à nouveau les mots m’on devancé, et enfreint ma propre volonté à tenter d’en dire le moins possible … Comme si c’était possible … Des fois je ressens cet état de choses comme une malédiction … Mais c’est là blasphémer que d’avoir osé même proférer telle pensée … Je retire ce dernier dire, je retire cette dernière pensée …

Juste voilà …

Ces paroles qui me heurtaient et me font lever les boucliers !…  Halte là !… Il y va de ma liberté à être certes mais pas seulement il y a va de ma liberté à Etre Moi et non pas seulement le joug de N’Etre que Moi …  Car cette époustouflante lucidité je la combat oui je la combat en moi …

 » … dès que l’on commence à parler on doit renoncer à une part de soi vis à vis de l’autre, intraduisible … « 

Je m’insurge oui !…

Je veux être entendue en tout moi et non pas d’une part seulement de moi et sans obligation de conformité quelconque …  Et en ce que je suis oui …  Dans ce qu’il y a d’intraduisible, cette part là de moi à laquelle je ne puis renoncer car elle me semble précisément essentielle à mon être telle qu’en moi-même je suis …  C’est bien là le mot … Intraduisible ….

N’est ce pas là même synonyme d’indicible ?

Donc de « non racontable » ….

A quoi bon avoir appris à parler dirai-je même s’il n’était que pour s’en taire ( s’enterre ? ) du Soi ?

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MandraGaur’En Individu’Elle

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(Journal)

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Un rayon de joie …

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Le soleil vient de montrer le bout de son nez, il salue le village.  Là-haut, dans la montagne, l’église résonne de chants et de louanges. Chaque pierre vibre des prières adressées au dieu.  Porteraient-elles leurs messages ou ne seraient-elles que des occupations superstitieuses soutenues par des curés en mal d’action, poussées par des vieilles femmes en mal d’émotions ?

Je ne sais ..

C’est si profond la prière parfois ?…

Je te dis bonjour parce qu’en ouvrant les yeux il ne m’a fallu que quelques secondes pour poser en pensée mes lèvres sur ta tempe et te souhaiter une bonne journée.  Parce que le matin me surprend à cheminer avec toi, à m’approcher de toi et des jours que nous aurons à présent pour toujours, tant de jours pour nous rencontrer.  Nous raconter.  Je ne peux croire, je ne veux croire que notre histoire si terrible porte en elle honte ou déshonneur …  Nous étions des enfants tout à l’heure souviens-t-en …  Et nous allions, nous sommes nés bons, nous marchions d’un pas égal et nous cherchions à connaître la réponse à tous les pourquoi de nos questions …

Nous …

Toi mon frère et moi ta soeur, et l’autre mon frère et l’autre ta soeur …

Quatre enfants et un destin …

Et je regarde en mémoire et je revois la timidité de ton sourire au centre du feu caché de ton regard.

Silencieux sur tes cris.

Nous je dis oui …

Nous j’ose dire oui à présent …

Ils nous ont volé tout, mais pas cette pensée …  Que nous s’il nous l’avions pu aurait existé …  Peut-être même qu’alors ils ne t’auraient pas tué ?…  Qui sait de quoi hier eût pu être fait ?…  Nous et tous nos retards sur les temps d’avant …  Nous et tous nos espoirs sur les jours à venir …  Jamais nous ne l’eûssions pensé pas vrai que si vite tu irais mourir au champ de bataille …  Brave soldat même pas reconnu dans son combat …

Nous …

Je peux sourire …

Ne pas me sentir éclatée en morceaux, ne pas voir grimper sous les chaleurs de ma peau le mot vilain qui dit :

« Coupable ! »

Nous …

C’est un peu comme une fable, une histoire de fées et de sorciers, ou de sorcières même qui sait ?…

Nous ce sont deux enfants sages parmi les enfants sages de la fratrie …  Moi l’aînée toi le puîné, nous …  Deux garnements qui allaient feuilleter le grand livre d’images où parlent des mots de chaleur et de vie.  Nous, c’était une clé, un mot magique qui ouvrait des portes fantastiques derrière lesquelles sont entassés, pas bien rangés c’est pour plus tard qu’on pourra y trouver des fêtes tendres et des ballades, des grands silences dans le soir, de lourds trésors et de hauts miroirs, de belles étoiles de mer sans fin les mers et des pays mystérieux et des nouveaux chemins …

Nous ?

Regarde je te donne la main.

En moi une force.

J’te donne ma main.

L’avenir s’amorce en dégoupillant le passé …

Avant que les jalousies ne viennent écorcher les souvenirs, avant qu’ils ne prennent le mors aux dents, avant …  Comme alors dans les tourments que tout de même déjà amis nous étions …  Nous …  Deux grands enfants maintenant …  Un défunt, un vivant …

Mais plus d’ici …

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MandraGaur’En Individu’Elle

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Extrait :  » A mon défunt frère  » (1999)

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Note : Je rappelle pour tout ceux que ça intéresse que ce que j’écris est protégé non seulement par la Licence Créative Commons mais aussi par la législation belge et internationale propre aux droits d’auteurs de même que par le dépôt des publications de ce blog (ou de tout autre de mes textes par ailleurs) dans les fichiers de la bibliothèque Royale Albertine à titre d’auteur belge repris dans les archives et déjà publié.  Merci d’en tenir compte.  Si des textes vous intéressaient vous pouvez me joindre par mail.  La page d’accueil vous informe amplement à ce sujet de même que des normes, clauses et droits d’utilisation de mon oeuvre.  -L’Auteur-

Je t’écris …

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Souvenance - C. O. Chantrel

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Parce que je ne quitte pas ta pensée d’une seconde …

Ta pensée et la pensée de toi …

Et je te parle tellement tu vois …

Je te dis mille choses à voix basse je te raconte au dedans de moi et te sens à l’écoute de moi c’est ainsi oui que tu te tiens là l’oreille contre mes lèvres posée et ton coeur battant de m’écouter je te sens recevant tous ces mots déferlant de moi comme des cascades de paillettes de riz …

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Ton visage était tout gris et je n’ai rien compris …

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Comme on aime quand l’envie de partager est une fête déjà …  Comme on aime quand on a reconnu dans la pensée de l’Autre les mêmes chemins que ceux que l’on retrouve chaque matin en soi mais que l’on emprunte enfin accompagné, comme l’on marcherait dans un miroir …  Je te parle parce que tu es mon frère et que je n’ai jamais pu te parler pourtant … Ça ne manquait pas de choses à se dire …

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Je t’écris …

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Dans ce désert mental qui m’occupait la cervelle de ces temps où je hurlais de longs cris rauques devenant musique enfin éjectés de leur gestation …  Tant je te sens mon frère oui mon ami aussi tu aurais pu et puis encore et puis tant pis tu es bien plus oui dans mon coeur qu’un simple frère pour une soeur.   Car si tant et encore plus j’aimerais passer des heures, de longues heures à te dire et t’entendre et écouter me dire tout ce qu’il nous a fallut taire durant cette longue errance d’hiver ces longues retraites solitaires dans un désert entouré de barreaux où toi et moi étions isolés dans l’impossible communication …  Au milieu des autres tout aussi isolés …  Toutes ces îles qui n’avaient pas de ponts de liaison…  Tant de paroles et tant encore roulent en moi culbutent et déroulent leurs membres, se forment se déforment se reforment dans mon esprit et le silence qui m’occupait, et m’habitait et t’occupait et t’habitait n’était que la forme visible du renoncement …  La catharsique joie …  La souffrance de l’errance en sursis …

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Et tes yeux noyés de désarroi quand tu partais certain soir

Et moi qui me demandais :  » Mais qu’est ce qu’il fait ? »

Il partait …

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Que fais-tu que raconte tu aux intérieurs de ta tête, En quoi traduis-tu tes silences, De quoi sont faites tes absences dis moi …  Cette absence de toi qui ne fût pas là désormais remplie d’un jamais à toujours retentir …

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Ton visage était tout gris et tes joues boursouflées …

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Toi qui dans la chaleur étouffante d’un champ de melons me regardait au travers de ta peur de ne vivre pas vraiment, dis moi, où en es-tu maintenant et que fais-tu de ces cris que j’ai senti gronder en toi quand en partant tu m’embrassais la joue ?  Au travers de la nuit sur ta ville, celle qui clignote là-bas au loin en bordure de mer, au travers des nuages de poussière et de temps j’ai envie de passer ma main et mon bras j’ai envie de toucher ton front du bout de mes doigts pour te dire :  » Je suis là, près de toi, avec toi, proche de ton silence et proche de ta peur d’avancer dans des chemins inconnus,  isolés, escarpés, interdits qui sait  …  Souviens-toi voyons !…  Nous étions petits ensemble …   Nous étions si petits …  Regarde !…  Je suis avec toi en ce samedi d’aujourd’hui qui se termine me penchant sur les tomates du jardin, respirant l’odeur qu’elles ont glissé dans mes mains lors que je les effleurais …  Je suis avec toi en renversant la tête plus tard dans le soir pour compter les premières étoiles qui sortent du noir et de la nuit que tu vis et que tous nous portons …  En nous …  L’ombre et la lumière comme la nuit comme le jour …  Nous portons et nous suivons du soir au matin et au soir jusque tard jusque nuit je le sais je le vis les heures de grands doutes et les heures de déni …  Je suis avec toi qui regarde la blessure sur le front de ton fils, qui regarde les questions dans les yeux de ta fille je suis avec toi …  Qui écoute le battement de tes doutes face à ton devenir …  Je suis avec toi pour te soutenir dans l’idée qu’il faut croire à demain aux demains …  Même si tu n’es qu’une de ces étoiles dans le ciel désormais je te parle car enfin …  Et je te dis que pour nous ici-bas rien n’est plus doux qu’une nuit qui se termine sur un nouveau matin.

*

J’éteins la lumière dehors …

Je veux fermer la porte …

Je vois des lumières de couleur c’est la fête quelque part des lampions peut-être un bal et un feu d’artifice qui me rappellent à toi …  Ce soir là où nous allions le long du parc Royal il pleuvinait mais le feu d’artifice déchirait le ciel …  C’était la journée nationale …  Et ça fêtait … Sauf toi et moi …  Nous savions déjà le secret …

Ce soir là tu partais …

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Tu avais le visage si gris, les joues si boursouflées, et la nuque ensanglantée quand je te retrouvais …

Et je comprenais …

Que jamais nous ne pourrons nous dire tout ce que nous n’avons pu nous dire …

Jamais …

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Je t’écris …

Cet écrit …

Ce début qui te dis …

Je l’emporte …

Dans mon bureau, sur ma table, au bord de ma plume …

Je sais à présent que depuis ta mort tu ne m’as pas quitté un seul instant …

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Extrait de « A mon défunt frère » (1999)

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MandraGaur’En Individu’Elle

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Note : Je rappelle pour tout ceux que ça intéresse que ce que j’écris est protégé non seulement par la Licence Créative Commons mais aussi par la législation belge et internationale propre aux droits d’auteurs de même que par le dépôt des publications de ce blog (ou de tout autre de mes textes par ailleurs) dans les fichiers de la bibliothèque Royale Albertine à titre d’auteur belge repris dans les archives et déjà publié.  Merci d’en tenir compte.  Si des textes vous intéressaient vous pouvez me joindre par mail.  La page d’accueil vous informe amplement à ce sujet de même que des normes, clauses et droits d’utilisation de mon oeuvre.  -L’Auteur-

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« Si Bleue !… » -II-

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L’étoile …

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"Si Bleue !...  L'étoile ..."

"Si Bleue !... L'étoile ..."

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(Suite Partie 1)

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… De retour dans la maison elle gravit, leste, les marches de l’escalier sur la pointe des pieds …  Et se hâtait vers son lit pour s’y héberger …

Juste à temps !…  Le réveil dans la chambre d’à côté se mit à sonner …

Flo allait reprendre le bât de sa vie blessée pour une nouvelle journée …

Mais elle n’était plus seule à présent!…  Elle avait un ami !… Et il reviendrait !…  Et elle le verrait !…

Il le lui avait promit …

Aussi sautait-elle du lit sans aucune fatigue ni lassitude …  Et c’est sans peur qu’elle enfilait ses chaussons, allait à la salle de bains se laver, s’habiller et descendait pour préparer les déjeuners …

Les autres allaient se lever …

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Durant sept longs jours et sept longues nuits sans repos ni répit Flo ne put aller rejoindre la cabane pour y rêver … Elle était harcelée jusqu’au soir et même tard très très tard de travaux et de pénitences et pas un moment ne lui était laissé pour souffler …

*

Pire même …

Flo venait à nouveau d’être renvoyée !!!

Aussi fût-il décidé de la changer une fois de plus d’école mais cette fois ils résolurent de la placer dans une institution où elle serait « dressée » …  Le cœur anxieux et lourd elle posait des questions mais ne recevait qu’une seule réponse :

« Là bas tu verras, tu apprendras à obéir et à marcher droit !… Durant plusieurs années tu auras à travailler  et à filer doux … »

Flo ne comprenait pas …  Elle ne comprenait rien …  Elle marchait droit lui semblait elle, et elle filait doux …  Et travailler ?…  Mais …   Elle travaillait !…  …Et tout ce qui lui était demandé elle le faisait …

Mais elle rêvait aussi c’est vrai des fois les mains dans l’eau de vaisselle ou de lessive, ou sur le manche du balai, elle rêvait …  Elle rêvait à en oublier de balayer … Elle rêvait sur les longues pages de punitions écrites dont sa main droite tant souffrait …  Elle rêvassait …  A en oublier de remplir les lignes du cahier de son écriture penchée …  Appliquée …

Alors les autres se fâchaient, la houspillaient, l’injuriaient, la bourraient de coups pour qu’elle avance …

« Il n’y a plus de chemin avec elle disait-on à la table, il faudra nous en séparer, la placer … »

Et Flo eut peur …  Peur de ne jamais plus revoir l’étoile si bleue, ni le jeune garçon si aimable aux yeux de miel et d’océan …  Celui qui lui parlait avec bonté … Et lui souriait …

Elle se maitrisait …  Tenait bouche cousue …  Ne répondait pas …  Ne montrait pas sa peur …  Elle jouait à merveille l’enfant docile, courbée, soumise et bornée, comme ils la voulaient, elle jouait même les stupides dans l’espoir que l’on ne veuille pas d’elle dans l’institution …  Qu’on la trouve trop bête pour y aller …

Pourtant malgré ses efforts à leur plaire, un soir où les autres étaient en colère contre Flo, elle fut battue à coups de ceinturon sur les fesses, les mollets, dans le dos  … Et tant elle en souffrait …

Que c’est cette nuit là qu’elle se décidait …  Que c’est cette nuit là qu’elle s’en allait …

*

*

Son petit corps meurtri et douloureux, au creux de l’obscurité, dans les toilettes, elle se hissait avec peine vers la petite fenêtre  … Et cette fois Flo ne la laissait pas entrebâillée …  Elle la fermait !…  Avec le loquet par l’interstice aménagé dans le montant …  Dans la prairie elle se trainait plus qu’elle ne marchait jusqu’à la cabane abandonnée, décidée à ne plus revenir chez les autres jamais …  Plus jamais !…  Et jamais ils ne la retrouveraient …  Elle resterait dans l’appentis, elle y dormirait, elle y mourrait s’il le fallait elle s’en fichait, mais elle n’avait plus le goût d’y revenir du tout, elle leur tournerait le dos pour toujours, son dos douloureux zébré de coups de ceinturon dont la peau brûlait à se frotter contre le tissu de sa robe de nuit tandis qu’elle se hâtait à traverser la prairie …  Ses yeux étaient de braises, ses larmes de plomb fondu …  Les joues cuisantes de honte, de souffrance et de colère aussi, et les dents serrées, et les poings brandis, elle se jurait que jamais non, jamais plus elle n’y retournerait !…

*

« Jamais plus … »

Elle murmurait …

Ses pieds nus foulaient l’herbe encore chaude du soleil de la journée …  La lune décroissait …  Les arbres étaient tranquilles …  Une grenouille coassait …  Le silence lui répondait …

Arrivée près de l’entrée de l’appentis le vent se leva comme l’autre fois …  Il rugissait, soufflait, exhalait une haleine douceâtre de fin d’été, s’agrippait à la robe de nuit de Flo, la faisait claquer autour de ses jambes et sur ses hanches …

Puis tout se calma …  Tout devint beau …

*

L’étoile si bleue apparût une nouvelle fois …  Et tout devint bleu …  Et le garçon, souriant, était assis dessus une des branches comme en un sofa …  Il la regardait, des mains la saluait et lui demandait :

« Où étais tu de ces nuits passées ? »

*

*

*

Alors Flo se laisse choir dans l’herbe …  Alors Flo se raconte, à la fois bouleversée de tristesse et transportée de bonheur …  Des heures durant lui semble-t-il elle se raconte …  Tandis que le monde entier semblait figé …  Comme si les aiguilles avaient cessé leur course sur le cadran du temps …  La lune ne changait plus de place …  Les nuages ne circulaient plus dans le ciel, ils semblaient attendre …

Et Flo parle …  Elle pleure de même et raconte … Absolument tout …  Tout ce qui lui donne le goût de s’en aller loin ailleurs, hors d’ici …

Et tout autour d’elle etait suspendu, comme sur une corde ténue sur laquelle venait vibrer et se briser en mille éclats sa petite voix d’enfant, tantôt sanglotant, tantôt vibrant de colère, tantôt triste, si immensément, si démesurément triste …

Flo parle …

Et les nuages, et les arbres, le ciel et la lune, l’appentis, les toitures et le clocher plus loin, et le jeune garçon tout vêtu de bleu qui lui sourit bien installé sur la branche de l’étoile bleue, et même le vieux chat roulé en boule à ses pieds, tout faisait silence et écoutait la terrible histoire de la petite fille niée, blessée, rejetée …

Et rien ne bougeait …

Les nuages restait à l’affût d’un signe pour reprendre leur lente course, les cimes des arbres restaient figées comme si plus un souffle ne pourrait les remuer…   La lune semblait en apesanteur comme accrochée par des fils invisibles au firmament …  Les yeux du vieux matou étaient devenus des fentes au travers desquelles un rai ardent témoigne de son intense concentration …

« Tous m’ont trahi !… » crie Flo dans ses pleurs, « … et je ne veux jamais plus y retourner …  Car il y a bien pire encore que tout ce que je t’ai dis !!!  Ils veulent m’enfermer quelque part dont je ne reviendrais jamais …  Quelque part où tu ne pourras venir me voir …  Ils veulent m’enfermer …  Et j’en mourrais !!! »

Flo leva les bras devant elle …   Elle implore le jeune garçon …

« Je t’en prie, laisse  moi m’asseoir sur ton étoile, laisse moi m’installer tout près de toi … Je t’en prie, emmène moi d’ici ! …  Loin, très loin d’ici …  Je ne veux plus revenir jamais !!! »

Sa voix éclatait contre le ciel, elle se fendillait contre la lune, elle s’éparpillait dans les étoiles alentours … Et soudain tout reprenait son cours alors que s’élèvait la voix du garçon à son tour …

« Si je t’emporte dans mon voyage tu ne reverras jamais plus ni ton clocher, ni les toits des maisons, ni ton école … Ni les arbres …  Ni la rivière …  Ni la prairie, ni l’appentis …  Ni non plus tes amis … Ni non plus les autres … »

« Je n’ai pas d’amis !… dit Flo,  » … Je n’ai personne qui se soucie de moi …  Je n’ai personne à qui me dire, personne à m’entendre se dire …  Et je me fiche bien de leur clocher, et de leur toit, et de leur école  …  Et je me ris des autres à présent …  Puisqu’ils ne peuvent que me faire du mal …  Et les arbres, les rivières, les prairies  …  Il doit bien y en avoir aussi dans le ciel ?… C’est avec toi, c’est sur ton étoile que j’ai envie de partir …  Je l’ai toujours rêvé, je l’ai toujours voulu qu’elle vienne un jour me chercher l’étoile si bleue, je le savais qu’elle viendrait m’enlever d’ici …  Pour ne plus jamais revenir, oui,  c’est tout ce que je désire tu sais …  Ne plus revenir ici jamais … C’est en ta compagnie que j’ai l’envie de partir, je veux m’assoir près de toi, je veux ne faire plus qu’un avec toi …  Me confondre comme toi au bleu si bleu de ton étoile …  Et partir dans le ciel là d’où tu es venu …  Et nous serons amis pour toujours, et nous voyagerons parmi les rayons du soleil et de la lune, et notre tendresse sera semblable aux vents du Sud, et aux berges des rivières, et je n’aurais plus forme humaine …  Je deviendrais comme toi une voyageuse du ciel …  Je te prie, emmène moi avec toi …»

Le visage de la petite fille est envahi de larmes, de lourdes larmes qui roulent, s’entrechoquent, tombent littéralement comme des clous hors de ses yeux et rebondissent presque sur ses pommettes avant de s’étaler sur ses joues et s’écraser dans ses cheveux et sur son corsage …

« Il faudra alors que tu acceptes les ondes éternelles du firmament …  Es tu prête ? »

« Oui … » dit Flo sans hésiter  » Oui !…  Je suis prête !… Donne moi ces ondes éternelles et je les porterais pour pouvoir partir avec toi sur ton étoile …  Ne me laisse pas ici au milieu des méchants qui ne font que de me lacérer le cœur, de me déchiqueter l’âme, de me noyer dans mes propres pleurs …  « 

*

Alors le jeune garçon défît de son cou la lanière de velours bleu, en faisait glisser la bague de cristal sertie de pierres de lumières turquoises claires et translucides, cerclées d’Or , pareilles à une eau fraîche, limpide et pure …  Et la tendait à la petite fille …   Sans hésiter, sans peur aucune, Flo prit la bague et la passa à son doigt …

Les larmes de Flo brillaient sur ses joues comme de petits feux follets tandis qu’elle lèvait son fin visage pour regarder briller les pierres dans le cristal de la bague telles des gouttes d’une eau savoureuse, fraîche, parcourue d’ondes lumineuses …  Et la vue de ces reflets lui rafraichit le cœur, la pensée et l’âme …  Ses larmes scintillaient et brillaient sur son visage dans la clarté bleue de l’étoile …

D’un geste infini et lent le jeune garçon se penchait vers Flo et de ses doigts si délicats cueillait les larmes de la petite fille et les posait sur ses propres yeux …

Une vague de lumières bleues se mit alors à tournoyer autour de la petite fille, vint s’emparer d’elle, la soulèva et vint l’enlever de l’herbe où elle se tenait encore accroupie pour la transporter et la poser assise à côté du jeune garçon sur la branche d’étoile …

Durant un court moment, en un instant fugitif, tel en un rêve elle se sentit soudée et protégée contre le corps du garçon si gentil, si doux, si tendre, dans sa douceur si vaste, si profonde …

*

*

Et Flo se sentit s’élever, se transformer et  devenir des milliers et des milliers d’étoiles, une pluie d’étoiles, une galaxie  …

Elle s’y abandonna et ne connût aucune peur …

*

*

*

« Ne pleure plus s’il te plait … » entendit-elle encore lui dire le jeune garçon près de son oreille,  » … C’est fini à présent … Tu n’es plus de ce monde !… »

*

Et l’Etoile …

Si Bleue …

Très haut dans le ciel …

Parmi les éternelles …

S’élevât  ….

*

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MandraGaur’En Individu’Elle

« Si Bleue!… » -I-

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*L’étoile…
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Si bleue l'étoile
Si bleue l’étoile

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Flo avait 11 ans … Elle lavait, récurait, cirait, rangeait, raclait, tordait, nettoyait … Et encaissait les coups et la trique, partout dans la maison … Elle vivait dans une famille bizarre … Depuis qu’elle avait cinq ans elle fut mise à contribution pour toutes les tâches ménagères, et elle n’avait pour sa vie d’enfant tout simplement « pas l’temps ».
*
*
*
Flo n’exigeait rien … Peu de soins, peu d’attentions pour beaucoup d’isolement et de punitions … Elle recevait le pain et le beurre que l’on mettait dessus en échange de toutes les basses besognes que l’on exigeait d’elle … Elle fut enrôlée de force, comme un conscrit dans une armée … Comme un forçat sur une galère … Elle n’avait rien à dire … Elle se taisait … Elle dormait peu, restait punie tard dans la nuit à gratter les feuilles lignées de sa plume qui crissait sur le papier dans le silence, sous le néon, dans la cuisine …

*

Ou alors …  Ou alors ils la mettaient à genoux, sur une règle en fer, les bras en l’air …  Et pour s’assurer qu’elle ne pourrait les baisser ils lui flanquaient dans chaque main une paire de chaussure, des fois une brique, des fois de lourds dictionnaires …  Et elle restait là, le  nez dans le coin, les bras levés, sans dire jamais rien …
*
Désespérée et révoltée elle n’osait pourtant se soulever … Les coups tombaient, les coups pleuvaient … Elle subissait … Elle s’estimait heureuse tout compte fait car elle savait déjà qu’ailleurs d’autres enfants comme elle vivait le pire comme elle, et même pire encore qu’elle …
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Elle ne rêvait qu’à une seule liberté … Celle d’être enlevée de là où elle était pour aller ailleurs … Peu importe où, mais ailleurs …
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Et elle croyait qu’un jour cela arriverait …
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Elle trimait … Elle souffrait … Elle trinquait … Mais dans le silence de sa solitante solitude elle soliloquait en solitaire et attendait l’heure de l’enlèvement …
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Elle se fichait bien en fait des brimades, des récriminations et des maltraitances, des humiliations et des vexations et des offenses, juste elle attendait, elle attendait et se demandait quand enfin tout cela se terminerait car elle savait oui qu’il y aurait une fin, une halte, un moment ou « ça » ne serait plus …
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Car dans sa tête elle portait une grande étoile toute bleue, toute brillante et scintillante … Elle y croyait, elle en jurait, elle la savait qui l’attendait … Elle lui parlait, lui racontait ses rêveries éveillées … Un jour elle le savait qu’elle irait là-bas, tout là-bas … Accrocher sa vie entière à l’étoile bleue …
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Parmi les autres et sous leurs sarcasmes et vilénies, son esprit construisait et développait un monde étrange et terrifiant … Un monde calciné, saccagé, en ruines … Dévasté … Et ses rêves de nuit étaient peuplés de créatures vilaines et méchantes, hideuses et redoutables, malodorantes et salissantes qui rôdaient et la faisaient tomber dans des précipices profonds profonds très profonds … Et alors elle s’éveillait en hurlant … Et en sueur …
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Tandis qu’autour d’elle les autres se régalaient de vie et de jeux et de rires, elle traînait de tous temps à trimer dans la maison, ou dans le jardin, ou alors elle traînait dans un coin, punie, oubliée … Mais elle patientait … Elle attendait l’enlèvement …
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Flo possédait un coin tranquille, rien qu’à elle seule, et où jamais personne ne venait … C’était là bas derrière les bâtiments de la ferme, sous un appentis abandonné depuis de longues années, un petit trou qu’elle s’était fait au milieu de folles brindilles d’herbes sauvages qui poussaient là et des débris de matériel agricole laissés pour compte et rouillé … Il y passait parfois un vieux chat qui venait près d’elle contempler et scruter les étoiles …
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Et songer …
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Jamais personne n’y viendrait la chercher … D’ailleurs … Certains même disaient l’endroit hanté …
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A la faveur de la nuit, elle se glissait souvent hors de son lit, rampait le long du couloir de l’étage, descendait lentement les escaliers prenant garde de ne faire craquer aucune marche et se glissait dehors, dans le noir, en passant par l’étroite fenêtre des toilettes, se hissant contre le mur comme un petit singe agile et léger … Elle laissait la fenêtre entrebâillée et partait, frêle et solitaire dans sa longue robe de nuit blanche, et pieds nus, à travers les prairies jusqu’à son abri …
*
Là elle rêvait de son étoile bleue, et de l’enlèvement … Elle l’espérait, elle l’attendait, elle l’appelait … Elle scrutait le ciel, elle interrogeait les astres, elle parlait aux étoiles … Sûre qu’une nuit quelque chose se produirait, sûre qu’une de ces nuits elle irait tout là bas rejoindre l’étoile bleue qui brillait en son âme et la hélait …
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Alors, elle le savait, alors seulement elle serait sauve …
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Car sauvée …
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Ce soir là il faisait tranquille … Pas un souffle de vent, pas une brise, pas une goutte de pluie, et la lune toute pleine de lumière dans le ciel …
*
Un ciel qui pourtant par endroits se voilait de lourds et longs nuages noirs venant l’obscurcir … Flo s’était accoudée à la minuscule petite meurtrière dans une des cloisons de l’appentis et regardait droit dans la voûte céleste … Les nuages défilaient, lents, et semblaient s’effilocher, tremblants, en passant devant l’astre …
*
Soudain Flo pressentait l’arrivée d’un grand vent … Alors que quelques instants plus tôt tout était calme et tranquille, voilà que brusquement des rafales secouaient l’abri où elle se tenait, faisaient chavirer les cimes des arbres plus loin dans la prairie, le long de la rivière … Le vent soufflait rageur et violent et paraissait vouloir emporter tout avec lui …
*
Sans inquiétude, curieuse seulement de voir se déchaîner les éléments, Flo allait se poster à l’entrée de la masure … Sa silhouette menue d’enfant solitaire se dessinait dans la nuit … Sa robe blanche volait autour de ses jambes et de son petit corps gracile, mais elle n’en avait cure … Au contraire, cela l’amusait de sentir le vent jouer dans ses cheveux, soulever sa robe, la chassant autour d’elle pareille à des voiles hissées … Et Flo riait, toute seule là dans la nuit et le vent, sous la lune qui la regardait, Flo riait … Et le vent augmentait, il devenait féroce mais toujours Flo riait … Elle riait aux éclats et sa voix rivalisait avec les plaintes du vent et s’en allait ricocher contre les toitures, le clocher et les crinières des peupliers …
*
Quand la tourmente chargée de poussières lui cinglait le visage et les jambes elle n’eût pas peur …
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*
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Soudain tout se calma … Le vent s’apaisait, d’un seul coup, et tout fut silence … Plus un souffle … Flo relevait son visage vers le ciel et le trouva tout changé … Elle regardait la lune qui lui souriait et c’est alors, c’est alors oui …
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Qu’elle la vit …
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L’étoile !…
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L’étoile bleue …
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Si bleue …
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Et le ciel tout éclairé, tout illuminé autour, et la lune bleue elle aussi tout à coup !… Même le paysage que la lune éclairait semblait avoir changé … Il était devenu bleu lui aussi … Bleus les cimes des arbres, et bleue la prairie et bleus les toits des maisons là-bas plus loin, et celui de la ferme tout à côté et même le toit de la maison où elle habitait … Et le clocher de l’église qu’elle apercevait et dont le coq lui aussi, dans la lueur de la lune, était devenu bleu, lançant comme un faisceau, comme un phare ses reflets en rayons bleus tout autour …
*
Et même sa longue robe de nuit blanche était devenue bleue, toute bleue … Elle tombait sur ses pieds nus pareils à une cataracte céleste …
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Flo s’extasiait !… Tout était devenu bleu et beau … Elle n’en revenait pas … Elle sentait en elle pénétrer la lumière et le bleu semblait créer autour de sa silhouette comme un halo magique, floconneux, et tout bleu …
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En relevant à nouveau la tête elle regarda droit dans l’étoile …
*
« Comme ce serait bien … » soupirait Flo,  » … si je pouvais partir sur cette étoile et voyager pour toujours dans le ciel tout bleu assise sur une branche de mon étoile si bleue … »
*
Or voilà que justement celle-ci grossissait, s’enflait, devenait grande, très très grande … C’était tout comme si elle s’approchait … Tout comme si elle s’approchait de Flo …
*
« Mais comment ?… » se dit Flo,  » … comment une étoile peut elle descendre du ciel, et s’approcher ??? »
*
Tout avait l’air si étrange, si insolite, si féerique autour d’elle … Mais Flo n’eût pas peur …
*
Derrière l’astre qui paraissait avancer une longue traînée d’un bleu blanchâtre tapissait à présent le ciel … Et c’était beau !!! Tout était si beau !… Et si bleu !…
*
Flo battît des mains, extasiée … Toute de joie, toute emplie de beauté, toute émerveillée de ce spectacle que la nuit lui offrait, rien que pour son âme, rien que pour ses yeux …
*
Rien que pour ses plaies …
*
Subjuguée, mais perplexe, Flo sortit de l’appentis et fit quelque pas au dehors dans l’herbe qui venait lui chatouiller d’une légère rosée les orteils et les talons … Elle s’avançait les bras tendus … Elle voulait saisir l’étoile … Mais comme elle paraissait loin encore … Si loin … Le léger bruissement des feuilles dans les arbres lui murmurait aux oreilles des milliers de petites voix chantantes … La vie en cet instant lui semblait douce, et gentille, et facile, et dépourvue de souffrances et d’angoisse et de doutes et de peurs …
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*
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L’étoile bleue s’avançait …
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S’approchait …
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Jusqu’aux pieds de Flo où enfin elle se posait …
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Et Flo ne connût aucune frayeur …
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Elle alla vers l’étoile et lui tendit la main … La toucha même, du bout des doigts, puis de la paume la caressa … Elle fut stupéfaite de constater que l’étoile n’avait aucune aspérité rugueuse, que tout y était lisse, et doux … Ni non plus qu’elle ne brûlait … La surface en était tiède et tendre comme les joues d’un bébé … Et Flo frémit, se sentit animée d’une secrète énergie …
*
Elle recula de quelques pas pour contempler l’astre bleu venu lui rendre visite … Ainsi, enfin, elle le vit … Le jeune garçon assis sur une des branches de l’étoile … Qui lui souriait …
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Habillé d’un bel habit de soie et de satin, d’un bleu aussi bleu que l’étoile, ce qui le confondait avec elle … Autour de son cou, attachée à un ruban de velours d’un profond bleu scintillait une bague de cristal sertie de pierres de lumières turquoises claires et translucides, cerclées d’Or , pareilles à une eau fraîche, limpide et pure …
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… Tout dans le visage du garçon lui souriait … Ses yeux, son nez, sa bouche, ses dents, même ses mains qu’il levait vers elle dans un signe de bienvenue paraissaient à Flo souriantes … Il était gracieux, précieux, longiligne, il était confondu à l’étoile, dans l’étoile … Il ne devait pas être plus âgé que Flo … Ils étaient de même taille jugeait-elle …
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Flo n’avait jamais accordé beaucoup d’importance à ses congénères … Les garçons et les filles à l’école ne faisaient que de se moquer d’elle et aucun n’était de ses amis … Ils la conspuaient, la huaient, la ridiculisaient dans la cour de l’école et elle restait toujours seule sous le saule près de l’entrée … Et voilà qu’elle sentait grandir en son cœur et son âme une émotion profonde, un grand sentiment de tendresse et de douceur pour ce garçon assis tout habillé de bleu arrivé du ciel sur son étoile bleue …
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« D’où viens-tu ? » lui demande–t-il en inclinant légèrement le buste d’un geste gracieux, se penchant ainsi au dehors de l’étoile et le visage tourné vers Flo.
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« De là-bas … » répond Flo faisant un vague geste vers les toitures et les chaumières.
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« Qui es tu ? » lui demande le garçon.
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« Je m’appelle Flo ! » lui répond l’enfant solitaire.
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« Que fais-tu là ? » insiste encore le garçon assis sur l’étoile.
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« Je t’attendais.. » lui répond Flo d’une voix tremblante … « Ne t’en vas pas … » ajoute-t-elle dans un souffle.
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« Tu m’attendais ?… »
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« Oui … » dit Flo. Elle exhale un long soupir et reprend : « Depuis si longtemps … »
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« Et comment m’as-tu découvert ? » lui demande le garçon …
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« Mais… » dit Flo surprise, « … c’est toi qui m’as trouvée !!! Il y a eu beaucoup de vent, puis le ciel a changé de couleur, la lune et les arbres et les maisons et l’herbe sont devenus bleus, et j’ai vu ton étoile là haut toute belle et si bleue qui teintait le monde en bleu, et je l’enviais … Je voulais y grimper, je me disais voyager dessus pour partir … J’en faisais le vœu … Et puis elle est arrivée près de moi, et te voilà !… »
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« Il me semble que tu fais erreur » dit le garçon avec un soupçon de drôlerie dans l’angle des yeux qui reflétait une immense gentillesse, une profonde tendresse … Et Flo regarda dans son regard comme dans des lacs … Confiante …
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« Tu te trompes je crois oui … » continue- t- il … « Car vois-tu, pour que je sois parvenue à te trouver, pour que tu sois arrivée à me laisser te trouver tu as du parcourir une longue route, un long et lent et solitaire et pénible chemin … Et si tu n’avais pas l’âme claire, translucide et pure, transparente comme le bleu de mon étoile, je n’aurais pu te voir m’inviter à te rejoindre, et toi, tu ne pourrais me voir même de tes propres yeux … »
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« Combien elle est belle ton étoile alors !!!… » s’écria Flo dans un vif élan … Et elle ajouta, plus bas : « Tu resteras ici près de moi longtemps?… »
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« Cette étoile est ma maison et je vais et je viens où je veux quand je veux puisque c’est en elle que je demeure … Et que c’est elle qui me mène partout … Puisque c’est en elle que je vis et qu’elle me conduit partout … Je dors en elle et elle me transporte partout … »
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Flo se sent épanouie … Et si heureuse de pouvoir regarder l’étoile, si enchantée tout autant de pouvoir regarder dans les yeux doux et profonds du garçon. Les admirer, en remplir les siens fit gonfler le cœur de Flo … Il se met à cogner en dedans contre ses flancs à coups rapides et violents comme jamais il n’avait cogné dans sa poitrine, pas même dans ses pires terreurs, pas même dans ses pires douleurs … Il lui semble sentir son cœur tressauter de joie contre ses côtes pour la toute première fois de son existence …
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« Où voudrais-tu aller ? » demande l’enfant assis dans l’étoile. Et le cœur de Flo bondit de plus belle … Peut-être qu’il aimerait repartir avec elle, l’emmener avec lui …
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« Où ?… » Flo soupire, hausse les épaules, s’accroupit sur le sol et lui raconte d’une voix ferme … « Mais … Partout !… N’importe où !… Partout ailleurs qu’ici, voilà !!! Dans le ciel, près de la lune, près du soleil, au dessus des rivières, des rizières et des mers … Dans les vents et les tempêtes, dans les aurores boréales, dans les couchers des soirs et les levers des matins !… Partout mais ailleurs qu’ici !!!… »
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En faisant un grand geste du bras Flo désigne tout ce que représentent pour elle les lieux qu’elle veut quitter … Son visage tout éclairé de lumière bleue reflète sa détresse, son impossible bonheur … C’est alors qu’elle se rend compte que le jour à l’horizon se lève, que l’aube pointe et qu’il va falloir rentrer là bas au village, dans la maison où elle va devoir grimper l’escalier jusqu’à l’étage et retrouver son lit avant que les autres ne se réveillent et ne se lèvent …
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Ses deux bras, de lassitude, retombent le long de son corps … Et une insondable désespérance s’empare de la petite …
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« Reviendras tu ?… » demande-t-elle à la fois pleine de crainte et d’espoir au jeune garçon.
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« Bien sûr je reviendrais !… Si tu le veux toi !… Tu me retrouveras toi-même et ici même !… Tu verras !… Et même mieux que cela … Je serai là pour toi et tu me verras puisque tu le voudras !… »
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Flo le salua du regard … Il eût pour elle un doux sourire … Elle s’en alla … Ne se retourna pas …
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MandraGaur’En Individu’Elle

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(Suite en Partie 2)

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