Et qu’enfin justice se fasse…




Composé en 2013, il me revient là devant le nez.
Je l’ajoute à la date du jour.
Peut-être lui sera-t-il accordé audience…




ET QU’ENFIN JUSTICE SE FASSE !




Mais va donc toi !
Car qu’aurais-tu pu me dire que je ne sache déjà ?
Assez il en fut de désolations et de pleurs et d’absences de joies !
Partant, si d’aventure nos chemins proches finalement se croisaient,
Qu’il te souvienne, toutefois, qu’en une autre vie tu me connaissais…
Mais dis-moi ?…
En tes pensées et songeries secrètes, si colères il y a,
N’emporte point ces courroux ni ces biles vers ta destinée au-delà.
Laisse ici tes amertumes et rancunes, tes haines et griefs et venins.
Il n’y aura là pour eux d’espace encore…
Tu les traînaillerais en vain !
Puis, regarde !
La ligne d’horizon t’accueille de ses feux rouges-grenat !
Ne crains-tu d’y être hué, toi le parjure, le tortionnaire, l’apostat ?
Dans ces contrées où demeurent les âmes,
Si tant est qu’elles y tiennent,
Pour sûr,
Il te faudra implorer la clémence de celles qui se souviennent.
Qu’allais-tu préjuger ?
Que les mémoires vives dans la mort expirent ?
Et que de tes forfaits commis il se puisse qu’il n’y ait plus à en dire ?
Mais voyons…
C’est lors du dernier soupir  que s’exhalent les mémoires
Qui te mèneront en vigiles
Jusques aux seuils des immuables désespoirs…
Ah ! Toi qui n’eus point de garde.
Te croyant omnipotent en tes vilenies.
Persistant sans relâche.
Acharné en tes besognes d’odieuses calomnies.
Sans contrition jamais.
T’érigeant en censeur des libertés et bonheurs.
Dédaigneux, tu cheminais,
Écrasant sous tes pas les plus graciles candeurs.
Ne doute de châtiments accrus eu égard à ceux que tu prescrivais alors ;
Et que tu ne connaîtras ni répit ni sursis et seras livré aux cuisants remords.
Car il est d’équité qu’à l’heure où le mécréant se rompt, abdique et trépasse
Sonnent, stridents, les orphéons des innocents… Et qu’enfin justice se fasse !
© – « Et qu’enfin justice se fasse »
In : «Traits en Jets… Recueil en Devenirs»
Vande Voorde ML. Dominique – Le 7 novembre 2013
[Sous licence (CC/BE) – Creative Commons Belgium]
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…GAZA…

 

Comment a-t-elle fait pour ne rien entendre ?

Et ne pas voir non plus tous ces nuages noirs…

N’avoir pris garde aux signes ? Les surprendre ?

Pourtant devenus si évidents à l’approche du soir.

Comment a-t- elle pu à ce point se méprendre ?

Et ne pas déceler ces vacarmes l’environnant ;

Ne se souciant, désinvolte, et sans craintes,

Que de sa simple personne, paisible, flânant.

Comment a-t-elle cru être seule dans la plaine ?

Sans s’alarmer des fissures et cratères partout…

De pensées lascives foulant l’herbe en graines,

Ne croyant point, surtout, à l’existence du loup.

C’est soudain, car toujours est soudain le danger

Lors qu’il se dévoile ; qu’elle tombait à genoux

Sous la déflagration surprenante, contiguë, et

Laquelle teintait l’horizon en rouges et roux.

Or que promptement, par silhouettes hâtives,

Une ribambelle d’enfants accourait en hurlant

Tels biches aux abois, trébuchant, puis furtives

Par la main se tirant, avec peine droit se tenant ;

Poursuivis d’une horde, non de bêtes assoiffées;

Ni de monstres; mais d’une horde d’humains

Tenant, CALÉS sous l’aisselle, âprement plaqués,

A leurs flancs, des mitrailleuses… Les gredins !

Comment a-t-elle pu rester là sans ne rien faire ?

Ne parvenant à se lever ni à hurler ou appeler…

Comment n’a-t-elle pu se précipiter, volontaire ;

S’élancer vers ce groupe de mioches éparpillés ?

Ayant entre langue et palais goûts de cendres,

Aux yeux les feux et aux tympans crépitements

D’un incendie allant dans les arbres se répandre

Sur la ligne où les confins s’étiraient. Flamboyant.

Ne parvenant pas même à leur tendre les bras,

A en sauver un seul en le prenant contre soi…

Car douloureuse de repentir, et exsangue déjà,

De son sang se vidait. Se mourait. Je le crois.

MandraGaure

Marchienne au Pont – Ce soir – Entre 21:47 et 24:23

…L’image…

«C’était là-bas que le second bombardement a frappé la plage, ces coups de feu visant apparemment les survivants qui fuyaient le site. Au moment de l’explosion, les journalistes présents sur la terrasse ont crié : «Il n’y a que des enfants !»

(The Guardian: 16 juil 2014)

L’artiste israëlien Amir Schiby a crée une image de

Ahed Atef Bakr

Zakaria Ahed Bakr

Mohamed Ramez Bakr

Ismael Mohamed Bakr

Pour honorer leur tragique et courte vie.

« Le Centenaire du Dictionnaire »

Arbre – Maison – Jardin – Nature – Ciel !

Marbre – Greffon – Gratin – Aventure – Pastel ?

Macabre – Jargon – Bassin – Confiture – Eternel…

Palabres – Plastron – Levain – Bavure – Carrousel.

Candélabre -Abandon – Alexandrin – Flétrissures – Mortels !?…

Aaahh !… Les mots… Que de mots ! De jolis mots ! 

Encore et encore… Enfouis sous une couverture cartonnée, 

Consignés par centaines de folios. Reliés. Numérotés…

A l’abri dans un gros volume.

Oublié… 

C’était un vague soir d’automne. 
Sur les boulevards, personne. 
Et moi, seule au huitième 
Assise sous ma tabatière, 
La lampe et son rond de lumière 
Sur le cahier ouvert m’éblouissant les yeux.


Depuis des années, (des dizaines d’années), traînait, esseulé,

Sur une tablette dans l’angle obscur d’un grenier envahi de poussières,

Un dictionnaire…

Conservant, taiseux, nuits et journées,

Dans la pénombre de la soupente, sous sa couverture bistrée, 

Ses lignes de vocables reliés contre son dos enluminé et toilé.

Pas un doigt n’avait effleuré, fût-ce du bout de l’ongle,

Depuis très longtemps, sa tranche dorée.

Pas une main, flâneuse, flatteuse, n’était venue, du revers,

Effleurer le volume épais de trois mille sept cent vingt neuf pages

Pourtant assidûment consultées, naguère…


Ces feuillets veloutés et soyeux n’avaient plus connu d’index curieux, 

Affairé, les explorant; avide, les tournant d’un froissement délicieux;
Cherchant le substantif adéquat; son orthographe; ses synonymes.
Tout ses jours et ses nuits avaient goût amer d’une vie homonyme,
Ignoré des scribes et conteurs il restait là, reclus, muselé, retenu;
Traînant parmi les bibelots et babioles ménagères mises au rebut, 

Comme fondu de désespoir sur son bancal dressoir rongé de vers;

Où posé par distraction il se tenait en équilibre et un peu de travers.


Sa vie de glossaire depuis alors s’étiolait, perdant toute essence; 

Les milliers de mots qui le définissaient n’avaient plus existence,
Et s’évaporaient. Dans le vide. N’ayant plus rôle ni fonction ni sens.


Chaque matin, quand dans le clair-obscur sous la charpente,
Par la vitre mate des pluies récentes immiscées aux fientes

Et aux mousses de cornières exhalant senteur désagréable,

La lumière du jour scindait la foule de particules impalpables,
Traversant ces résidus de riens de son mince rayon de clarté,

Les activant en une muette course-poursuite sans les heurter,
Lui, rêvait, à de meilleurs temps où son pauvre exil se romprait.


Rarement, pour ne pas dire jamais car cela n’est point vrai;
Rarement la porte rabattante ouvrant aux escaliers se levait;
Rarement l’ampoule suspendue au fil gris et grêle descendant
Du faîte obscur comme surgissant du néant soudain s’allumait;
Rarement, pour ne pas dire jamais, quelqu’un, enfin, paraissait.


Lors de ces pingres visites son cœur de dictionnaire, ému, s’activait.

Cognait. Anxieux… Impatient de pouvoir de sous sa liseuse cartonnée,
Libérer les mots pour en faire des phrases et dire de lui ce qu’il en est.
Mais pas un ne parvenait à sortir pour développer, expliquer, partager,
Ce qu’avait de désespérant, d’affolant, son statut de lexique claustré

N’ayant place ni utilité; voué à l’abandon en un mutisme solitaire, forcé,
Lui qui de tant de verbes, d’adjectifs et d’articles pouvait se réclamer.


En ces rares occasions où le battant s’ouvrait d’un geste nerveux,

Laissant passage à l’un ou l’une, venu, au hasard, errer en ces lieux

Reprenant espérance, se voulant convaincant, victorieux, il s‘égosillait :

– “Hé ! Pssst ! Par ici ! Hé ! Regardez moi ! Me voilà ! Je suis là…

– « Abandonné depuis toutes ces années, aphone.

– « Ici ne vient jamais personne… 

– « Hé ! Ne partez pas déjà ! Je suis là, plus loin, oui, voilà, vous y êtes… 

– « Tournez vous, je suis posé de guingois sur la sellette…

– « Mais non, mais non, pas par là-bas, vous vous éloignez !

– « Venez ! C’est par ici ! En fin de soupente. Allons, faites un effort !

– « Peut-être pourrais-je vous servir ? Vous être utile encore ?

– « Vous satisfaire de mes vocables ? Vous renseigner ? Vous inspirer ?” 

Mais sa peine, tant éperdue que perdue se perdait en silence qui pas même ne retentit,

Car ses monologue et cris n’étaient qu’exclamations muettes se déroulant en son esprit.

Lexical. 

Et entre ses pages…

Que pour les entendre il eût fallu feuilleter.

En se tournant vers lui.

En consultant son langage.

Mais de tout ces temps écoulés depuis déjà, est-il jamais passé, son message ?


Il n’y comptait pas.

Car jamais.

Car si las… 

Et n’avait nul repère pour archiver les instants s’évadant,
A chaque fois où l’unique ampoule à nouveau s’éteignant,

Le silence sous la charpente se rétablissait pour longtemps.


Alors il pleurait… Et d’entre ces milliers de feuillets,

Les uns les autres serrés dans leur monologue muet,

S’échappait en un flot continu, rythmé, cadencé, 

En un sanglot d’amertume et de chagrins mêlés,

Un long et lent discours de larmes. Versifiées…


C’était un vague soir d’automne 
Sur les boulevards, personne 
Et moi seule au huitième 
Assise sous ma tabatière

La lampe et son rond de lumière 

Sur le cahier s’élargissant,

Me levant, pressée soudain, les emportant. 

Ils me suivirent, clairs, éphémères,

Se mouvant, des ombres esquissant…

Le long du chemin jusqu’à l’échelle au bout d’un interminable couloir

Que je gravis, silencieuse car seule comme coutume de matin à soir,

Puis soulevant la lourde trappe, passant, tête première, dans le grenier,

J’allumais l’ampoule pour y mieux voir un fatras de lézardes du passé,

De souvenirs froissés. Fanés… Et un guéridon vieillot, tristement penché, 

Sur lequel, en porte-à-faux, tel un antique écrin rescapé d’un sinistre, 

Ou un coffret égaré… Ou un volume épais aux allures d’ancien registre.

Ereinté d’attente il s’était assoupi,
Recroquevillé sur ses pages. D’ennui.
Quand subitement, la lumière jaillit !


Une incursion de plus sans dessein ni effet
Sur son sort de lexique solitaire. Condamné.
Ou l’occasion d’enfin partir. D’ici. S’enfuir.

S’éclipser. S’échapper. Briser l’enfermement.

Faire l’impasse sur son sinistre bannissement.

Trompant son chagrin il se berçait de baratins.

Se racontait des évasions. Réinventait son destin. 


Car voici qu’une nouvelle fois, comme de nulle part surgie,
Née d’un miraculeux espoir, jaillissant d’entre les oublis,
Une forme longiligne sur les murs de briques et de crépis
Se dirigeait, courbée sous la potence, résolument vers lui. 

De surprise il s’arrêta, net, de penser. Stupéfait.

Ceci n’étant pas possible… Cela ne se pouvait !

Pour sûr, pris de soliloques, voilà qu’il fantasmait…

Mais la forme s’approchait. Se précisait. Se penchait
Et d’un geste précis, d’une main décidée, le soulevait
De sur la sellette où toutes ces années il croupissait.

Une main s’emparait de lui, comme jadis, le faisait vibrer.

Une main le prenait. L’enveloppait. Et daignait le manipuler. 

Sous le coup de ce bonheur brutal, inattendu, il faillit crier.


Une main sans impatience ni brutalité s’intéressait à lui;
Une main respectueuse et déférente s’informait de lui.
Une main lui semblait-il, au toucher chagrin; en détresse;
Une main vibrante de solitude et empreinte de tristesse
.

Curieux, et à la fois inquiet, il se tenait coi.

Lorsque sa couverture en un crissement attestant des années,
S’ouvrait au frontispice;

Que l’index pointait la dédicace manuscrite autrefois déposée,

Tracées à l’encre d’Or;

Puis descendait plus loin, plus bas dans la page encore, 

Pour enfin s’arrêter, figé, comme interdit, hypnotisé…

Le malheureux dictionnaire, désespéré, se mit à trembler. 


Que se passait-il ? Que signifiait ce recul ?

En quoi aurait-il déplu ? Pourquoi ce scrupule ?

Que signifait cet étonnement ? Cette indécision ?

En quoi consistait ce revirement ? Cette hésitation ?

Sans doute n’était-il pas l’objet que l’on recherchait…

Mais il n’eût loisir d’échafauder de sombres désespoirs; 

Ni ne connut la peur de se retrouver sur son dressoir;

Ni ne se vit dupé d’un canular; ni victime d’une erreur

Ne fut renvoyé d’un geste moins soigneux que tout à l’heure.


Car la main l’emportat dans un sursaut vif. Et adroit.

Il vit s’éteindre la lampe. Entendit se fermer la trappe. 

Suivit les marches raides de l’escalier menant vers le bas 

Sans savoir ni pressentir la nature du fatum qui le happe.

Et d’aboutir sur une table en un vague soir d’automne

Sous une tabatière dans une étroite chambre de bonne

Surplombant des boulevards où ne circulait personne…

 

(Au mitan d’un rond de lumière, au huitième, dans les combles.)

 

Où il fut épousseté sagement avant qu’une plume ardente, d’un trait,

Sans attendre, d’une écriture penchée, ciselée de pleins et de déliés,

Chargée d’encre noire, sur la page de garde, s’appliquait à calligraphier :

“Octobre 1999” 

Juste sous la mention :

Octobre 1899 pour la présente édition.” 

C’est de la sorte que lui fut annoncé son centenaire 
Qu’il avait passé pour moitié de sa vie de dictionnaire 
A se morfondre, baillôné, dans un silencieux grenier.


Alors il riait… Et d’entre ces milliers de feuillets,

Les uns les autres serrés dans leur monologue muet,

S’échappait en un flot continu, rythmé, cadencé, 

En un éclatement de joie et de bonheur mêlés,

Un long et lent discours de charmes. Versifiés…

MandraGaure – Tongrinne – Première Version (même titre) datée d’Août 2000 – Initialement écrit à l’occasion et à l’attention de la fête du Village – Déclamé en la salle communale par l’auteur – Présenté ultérieurement en classes primaires de Sombreffe, Tongrinne, Gembloux, Gentinne, Chastre et à l’occasion du Salon du livre 2001 de Ligny.

Retravaillé entièrement ce jour, 30 juillet 2014, à Marchienne-au-Pont.

Illustration : Jan Vermeulen « Livres et Instruments de Musique » – Beaux-Arts Nantes

Source : « du côté de chez grillon du foyer« 

>Marée<

L'EAU, LE SABLE, LA VASE, ...LES MARÉES DE FRISE.

Ne cherche pas, ne cherche plus, laisse, oh laisse la marée se retirer loin aux horizons vers où ton regard ne pourra en percevoir encore ni les lignes ni les signes sur les flots s’évadant ni non plus les ressacs, ces flux de l’âme…

Ne t’arrêtes pas, ne t’arrêtes plus, marche, oh marche jusqu’aux seuils de ta possible destinée et baisse toi vers les sables où traînent les coquillages esseulés sur cette plage désertée que les vagues abandonnaient…

Ne pleure pas, ne pleure plus, essuies tes yeux, oh essuies les tes yeux trop emplis de larmes et tes paupières si brûlantes, incandescentes des feux de douleurs inexprimées car enfin à qui irais-tu les dire si nul ne t’entend ?…

Ne crains pas, ne crains plus, ose vivre, oh vivre par toi-même et grandir sans ne demander rien ni ne te retourner ni ne te museler car enfin lequel de ceux qui te jugent, oui qui de ceux-là eut pu résister comme tu le fis, toi ?…

Ne te retournes pas, ne te retournes plus, avance, oh avance, déterminée, sûre de ton droit d’être, toi, sans plus en doute ne le mettre car il suffit de ces noires marées de sentences et d’inexistence qui te mettaient en danger.

MandraGaure

Image d’un Blog’Ami : http://vuesdunord.skynetblogs.be/archive/2011/05/25/l-eau-le-sable-la-vase-les-marees-de-frise.html

 

 

« Sabine »

–      « Impossible de reculer, j’étais coincée. »

 

–      « Coincée ?… »

 

–     « Coincée oui ! J’avais beau tourner mes pensées dans tous les sens, il n’y avait plus d’issue, il me fallait aller jusqu’à l’écluse et tenter le rattraper. Il était descendu par le chemin de halage, je voyais sa silhouette se profiler en contrebas, le long de l’eau, tandis qu’il courait, et je le suivais à distance, prudente, tâchant de faire le moins de bruit possible. Heureusement ce soir-là j’avais mes bottines de sport aux pieds. Mes semelles ne faisaient pas le moindre son dans les graviers et dès qu’arrivée sur l’asphalte, pour ne pas être vue ni de lui ni des autres restés sur le talus près de la route, je m’étais faufilée dans les broussailles et j’avançais, courbée, silencieuse comme un chat, me frayant un chemin sous les taillis, aidée en cela par le clair de lune qui ce soir-là illuminait le ciel. »

 

–      « Et tu n’avais pas peur d’être rattrapée par les bougnats du d’ssus ? »

 

–     « Non ! Je savais qu’ils resteraient près de la voiture. Ils ne pouvaient la quitter vu que la marchandise s’y trouvait. Ils n’étaient que deux. Le minimum requis pour garder à la fois un œil sur la route et deux mains au volant. Et puis ils ne savaient pas que j’étais là. J’avais laissé la voiture sur le parking de l’échangeur, Vésale m’y attendait, au volant lui aussi et prêt à démarrer dès que j’arriverais, et c’est à pied que j’ai parcouru le bout de route qui me menait jusqu’au lieu de leur rendez-vous. J’ai assisté à toute la curée à laquelle ils le soumettaient pour lui faire cracher le morceau, cachée derrière un semi-remorque qui avait pris résidence là pour la nuit, juste à côté de leur bagnole. J’étais vernie quoi… »

 

Elle gloussait…

 

–      « Puis, tu vois, il fallait que je le rattrape. Il était le seul qui pouvait me dire où la gamine se trouvait. J’en étais persuadée. »

 

–   « Mais qu’allait-il faire à l’écluse lui ? Tu risquais ta vie ! Peut-être avait-il rendez-vous avec d’autres de ses comparses ?»

 

–   « Penses-tu ! Ils venaient de le tabasser ! Il s’était enfui. Et si les biftons attendaient là-haut c’est parce que dans leur idée lui, le fuyard, n’avait pas tant de choix : se noyer dans le canal, se faire repérer et attraper par les vigiles de la centrale ou revenir vers la route où ils l’abattraient. Ils étaient sûrs d’eux. »

 

–      « Mais vraiment ! Quelle histoire… »

 

–     « Tu l’as dit ! Quelle histoire ! Le pire des moments fut celui où, une fois arrivée à hauteur de l’écluse, je l’ai perdu de vue. Et là, j’ai eu peur. Pour de bon. Je n’y voyais rien. Les reflets de la lune sur les mouvements de l’eau m’empêchaient de distinguer vers où il se dirigeait, je craignais qu’il ne se soit caché, qu’il ne me tombe dessus par derrière et plus loin les projecteurs de la centrale m’éblouissaient la vue. Je n’osais sortir sur le halage, trop peur de me faire repérer. Pourtant il fallait avancer… »

 

A ce stade de son récit, Laurence attrapait la longue pince près de l’âtre et se mit à retourner les bûches l’une après l’autre pour raviver les flammes, ce qui provoquait des étincelles crépitant et scintillant dans la pénombre de la pièce.

 

–         « Tu veux encore du thé ? » me demandait-elle, tournant vers moi son visage dont le profil, éclairé par le feu, sortait de l’obscurité, comme incandescent.

 

–         « Merci… » lui dis-je, lui tendant ma tasse. « Et remets-y deux cuillères de ce bon miel si parfumé ! Quel arôme dis-donc ! »

 

–         « Oui… Je l’ai ramené des Cévennes. J’ai un ami apiculteur par là-bas dans les hauteurs. Il arrive que j’y passe quelques jours pour me détendre et oublier toutes ces histoires de trafics et de danger. Là-haut, dans sa ‘cambuse’ comme il l’appelle, j’ai le sentiment que le monde a encore quelqu’espoir de s’en sortir. Les abeilles butinent, libres et joyeuses, et les fleurs touchent les nuages caressées par le soleil… Mais dès que je reviens en métropole, tout enthousiasme, toute confiance en un meilleur futur m’abandonne. La seule chose que je puisse faire c’est m’évertuer à limiter certains dégâts. Tant que possible encore. Car nous sommes loin dans la désespérance et tout aussi loin nous sommes dans les déviances et les délinquances d’autant que les soutiens et les aides officielles se font de plus en plus rares pour nous secourir et attraper ces sales gibiers de potence. Ils finiront, tu verras, par faire la loi…»

 

–         « Tu désespères ? »

 

–         « Parfois oui… »

 

Elle me sourit. Me regardait par-dessus le bord de sa tasse. Puis, après avoir aspiré longuement et lentement une goulée de thé, encerclant de ses deux mains le récipient comme pour se réchauffer ajoutait :

 

–         « Tu veux la suite ? »

 

–         « Bien sûr que je la veux, la suite ! Tu n’imaginais tout de même pas que j’allais m’en priver ! Tu es vivante, tu es là devant moi, sauve… »

 

–         « Pour cette fois encore oui… » souffla-t-elle.

–         « Tu crains ? »

 

–         « Bien sûr je crains ! Ils commencent à me connaître ! Et savent que je ne lâcherais pas le morceau. Ils n’aiment pas que l’on se mêle de leurs affaires et supportent encore moins que l’on puisse imaginer de les empêcher de nuire. Leur business compte plus que tout. Ils ont des comptes à rendre en haut-lieu et des gens à diriger aux étages inférieurs. Sans compter qu’il y a la galette… »

 

D’un geste frileux elle déposait sa tasse sur le coffre servant de table d’appoint et tirant vers elle le châle en laine jeté sur le dossier de son fauteuil s’en recouvrit les épaules avant de poursuivre :

 

–         « Un mêle-tout de mon espèce est pire qu’un grain de sable dans un engrenage de montre. Le jour où ils me coinceront, sois en assuré, ce sera sans pardon… »

 

Il y eût un silence pesant. Pareil à une menace qu’il me fallait rompre. Céans.

 

–         « Alors, cette suite !? »

 

Lui dis-je sur un ton mi sérieux mi enjoué, seule manière me semblait-il de revenir à l’ambiance accorte de tout à l’heure où elle parvenait à me parler sans trop se crisper. Se calant alors le dos contre les coussins colorés dont son siège était garni et allongeant ses jambes vers le feu, elle reprit son récit :

 

–         « Les gardes de la centrale sont venus sur l’esplanade, de l’autre côté du canal, sur la rive, là où se trouvent les quais de déchargement. Ils étaient trois. Accompagnés de deux grands chiens Je voyais leurs ombres se profiler sur le béton, au sol, et les faisceaux de leurs lampes torches balayer les alentours. Manifestement, ils cherchaient quelqu’un. Profitant de cette diversion, et misant sur la prudence que le lascar que je poursuivais devait immanquablement observer pour ne pas tomber entre leurs mains, je sortais des fourrés, toujours courbée, tentant autant que possible de rester cachée et progressant lentement, prudemment, jusqu’au pont. A ce moment de la nuit l’écluse est fermée. Les péniches en amont sont trop loin pour qu’elles puissent gêner, d’ailleurs, la nuit, les bateliers dorment, et en aval il n’y avait aucun bâtiment amarré. De ce côté-là je ne craignais pas d’être vue. Quant aux autres, restés sur la route, près de la voiture, ils ne pouvaient plus me voir puisque le léger coude que prenait le canal vers l’écluse me cachait à leurs regards. Je prenais le risque de m’avancer vers le tablier du pont, décidée à me glisser sous celui-ci en prenant la berge tout près de l’eau. Ainsi je resterais cachée au regard des gardes mais en même temps je pouvais bien observer le passage et voir où se trouvait le gars. Il fallait que je l’attrape et que je lui fasse cracher le morceau. »

 

Elle se redressait dans son fauteuil, mit ses deux coudes sur ses genoux, ramenant ses jambes vers elle, et le menton appuyé sur ses deux poings me regardait d’un air amusé :

 

–         « Mais je n’ai eu ni besoin de l’attraper ni non plus de l’interroger figure toi !… »

 

–         « Ah bon !? »

 

–         « Non ! Parce qu’ils l’ont fait pour moi ! Et je n’ai eu qu’à écouter. Tout simplement. Une chance tu vois. Ce style de chances qui n’arrivent qu’une seule fois dans ces situations là… »

 

–         « Tu me fais marcher ? »

 

–         « Pas du tout ! Attends tu vas comprendre. Donc, m’étant glissée sous le tablier du pont, bien à l’abri de son ombre et roulée en boule sur la berge, j’attendais, me disant qu’il allait bien devoir sortir de quelque part l’animal traqué. Son but n’était certainement pas de passer la nuit sur l’écluse. En plus, les gardes eux, s’ils étaient sortis ce n’était pas pour aller pisser, tu imagines ça. Soudain, un des chiens s’est mis à aboyer. J’ai pris peur, croyant en avoir été découverte, mais point du tout. J’étais trop loin pour qu’il puisse me repérer. Par contraire, son sosie, les deux bêtes se ressemblaient comme des jumeaux, s’était mis à gratter lui le long du parapet fermant le pont là où il aboutit à l’esplanade et les gardes, suivant la bête, trouvèrent l’intrus ! Caché, comme moi, sous le tablier du pont mais de l’autre côté du canal. Pour le reste je n’ai eu qu’à tendre l’oreille. Et imagine-toi que ce que j’ai entendu dépassait de loin ce que je supputais. Pire encore que ce que j’imaginais. »

 

–         « Tu as l’art de faire durer le plaisir hein toi ! Allez, viens-en au fait ! Je n’en peux plus… Je te voyais déjà aux prises avec les crocs des chiens. Maintenant tu m’annonces que ton gibier en faisait les frais ! La suite s’il te plaît, je brûle… »

 

Elle éclatait de rire. De son rire frais et communicatif, tranchant comme du cristal ; de son rire si typique, de ce rire inoubliable qu’avait Laurence pour qui tous les dangers qu’elle bravait représentaient non pas une épreuve mais un défi. Ce rire que tant de fois j’avais entendu retentir dans les couloirs de la préfecture, jadis, quand encore nous avions des bureaux et que nous pouvions travailler au plein jour et sans devoir nous cacher de nos investigations à nos supérieurs.

Ce temps suranné, ce temps dépassé qui pourtant ne datait qu’à peine de dix années. Que de choses avaient changé depuis et combien à présent nous étions dans le danger constant dès lors que nous voulions non seulement faire notre métier d’appliquer la loi du juste mais traquer les malfaisants.

Elle était loin cette époque où nous étions en droit de faire respecter le droit. Aujourd’hui nous étions des maquisards face aux hordes, aux bandes, aux gangs et aux clans faisant régner la terreur, imposant leurs règles et lois, corrompant nos jeunesses, exploitant nos filles, tuant sans vergogne tout qui se mettait en travers de leur chemin.

Et nos élites ? Disparues pour les plus honnêtes et enrôlées parmi eux pour les plus vils. Et nous étions restés là, au milieu du jeu de quilles, quelques-uns d’entre nous ayant décidé de ne pas suivre les serviles ni de courber l’échine ni de rompre nos serments d’apporter notre soutien et notre force aux faibles et aux fragiles, aux innocentes victimes de ce monde devenu une jungle interlope où la loi du plus fort faisait régir la terreur.

Cavaliers seuls, embrigadés de notre volonté et d’une convention qui nous unissait, depuis que ce monde dans lequel nous vivions avait vendu totalement son âme au diable et aux vices, nous avions décidé de mettre en commun nos forces pour lutter là où encore nous le pouvions, espérant que des jours meilleurs reviendraient et qu’en les attendant nous puissions au moins sauver quelques êtres en les retirant des griffes crochues d’un système mafieux où délation et corruption étaient les armes les plus redoutables, hormis la mort qu’ils semaient avec l’abondance propre à ces milieux-là.

 

–         « Aucun des trois gardiens ne soupçonnait ma présence… »

 

Continuait Florence.

 

–         « C’était mon seul avantage mais il était de poids. Tout comme les gars restés près de la voiture ne m’avaient vu descendre vers le halage, aucun des gardes ne m’avait vu me glisser sous le pont et donc ils se croyaient seuls face à l’énergumène et n’avaient aucun scrupule à parler haut et clair. Et j’écoutais, je ne dirais pas tranquille, mais confortablement installée sur la berge, dans l’ombre du pont, leur conversation.»

 

§  « Sors de là mec ! T’es cuit ! »

 

–         « Je pouvais même entrevoir la scène puisqu’ils dirigeaient leurs torches sous le tablier du pont. Je me cachais de mon mieux même si le faisceau lumineux n’atteignait pas la berge opposée. Et en effet, le ‘mec’ était cuit. Comme moi il avait pensé au tablier du pont, comme moi il s’y était abrité, comme moi il aurait pu passer inaperçu… Si ce n’étaient les chiens. »

 

§  « Allez ! Plus vite que ça ! Qu’on te scrute la trombine ! »

 

–         «Et ils la lui scrutaient la trombine que tu n’en as pas idée ! Le tirant de là comme un paquet de linge sale ils l’ont secoué pire qu’une centrifugeuse, l’ont ramené sur l’esplanade aplati comme s’il venait de passer dans la calandreuse et l’ont mis à sécher, couché sur le béton, la botte d’un des gardes coincée sur son cou tandis qu’un deuxième lui tournait le visage sur le côté d’une claque bien placée. »

 

§  « On t’écoute !? »

§  « Je n’ai rien à vous dire ! »

 

–         « Et vlan ! Un coup de botte dans les reins de la part du troisième ! Tandis que les chiens s’étaient couchés, les babines retroussées et le museau de part et d’autre du crâne du bonhomme, à un demi-mètre de son nez. Ambiance ! »

 

§  « On t’écoute copain ! Où est la petite ? »

 

–         « Là, tu imagines ma stupeur Henri !? La petite ! Ces gars-là faisaient partie du manège ! Comble des combles !!! Ils avaient sans doute été alertés par les deux sacs à merde restés sur la route et lui avaient préparé la réception ! La petite ! Sapristi, me dis-je alors, ouvre grand ce qui te sert d’oreilles ma chère, tâche de ne pas en perdre un mot, capte tout dans ta caboche tu n’as pas de quoi écrire, essaye de te faire plus discrète qu’un morpion et dès que possible tire-toi de là vite fait tu pourras peut-être libérer l’enfant avant l’aube. J’avais le cœur qui cognait d’émotion. Le coup d’filet ! Tu penses ! Et sans trop de mal, si tout continuait à se dérouler aussi bien que jusqu’alors. Pas question de me faire repérer. A peine si je respirais. Je n’étais plus qu’un tympan immense, tendu comme une peau de tambour sur lequel chaque mot venait rebondir avant d’aller s’imprimer dans mes neurones aux aguets. Je ne risquais pas d’en oublier un seul. L’enjeu était crucial et l’occasion royale. Je gageais déjà mon déjeuner que j’allais pouvoir leur faire la malle et les laisser rager quand ils découvriraient qu’ils avaient été doublé ! Un coup de maitre.  Et le ‘mec’ a craché ! Du sang, des mots et des dents ! »

 

§  « Alors, l’apôtre !? La petite !? »

 

 

–         « Il a fallu encore quelques coups de botte et quelques claques à l’apôtre pour lui déverrouiller les méninges, mais il a craché je te le dis ! Tout ! Où j’allais pouvoir la trouver, l’enfant, comment il l’y avait menée, depuis combien de temps qu’elle y était et en quel état. Il y avait des moments où j’aurais bien été prêter main forte aux cuistres qui l’essoraient juste par dégoût de ce mufle qui avouait qu’il s’en était servi, de la petite, deux nuits de suite, en attendant le rendez-vous de ce soir. A gerber ! L’ordure ! Mais il a payé et cher !

Une fois que les gardes étaient convaincus qu’il n’avait plus rien à morfler ils ont lâché les chiens qui lui ont littéralement bouffé la face avant que l’un de ses tortionnaires ne lui tire un balle dans la tempe et que, redevenu paquet de linge, mais cette fois pour de bon, ils ont été le balancer dans l’écluse sûrs que le lendemain matin, à l’ouverture, il y serait broyé comme des noix de muscade sur une râpe ! L’eau ferait le reste. Suite à quoi, sans même un regard en arrière ils sont retournés vers la centrale, ont fermé la grille et ont disparus de ma vue. Me restait à alerter Vésale avec mon cellulaire.

Ce que je faisais tout en détalant de ma place, gravissant plus vite que le vent la berge, traversant le chemin de halage à la sauvette, escaladant le talus par les ronces et les fourrés jusqu’à parvenir à hauteur de la route, une bonne jetée plus loin que là où se tenaient les larbins. Vésale m’y attendait déjà et c’est tombeau ouvert que nous sommes partis vers la ville, longeant les quais, nous dirigeant vers les entrepôts. Là, nous n’avons plus trop fait dans le détail. Je connaissais l’emplacement par cœur pour y avoir déjà plusieurs fois été pécher du menu fretin. On s’est servi de la voiture comme d’un bélier, la porte du hangar où se trouvait la gamine nous l’avons défoncée, j’ai couru comme une dératée vers le dock où j’ai trouvé la petite, ligotée et bâillonnée jetée au fond d’un trou aménagé dans un des coins de l’entrepôt. Entretemps Vésale avait retourné le véhicule, qui ne payait plus de mine mais qui roulait encore, je me suis jetée sur la banquette arrière, Vésale avait ouvert la portière, et tenant fermement l’enfant contre moi je m’affalais contre le dossier, le cœur battant tout autant de rage et de peur que de joie.

Arrivés sur les quais il était grand temps de disparaître, au fond près des cales je voyais arriver la limousine des deux salopards. Pour sûr que s’ils avaient eu mèche d’avoir été devancé ils nous auraient fait la chasse mais sans doute que dans leur certitude à être les seuls à savoir où aller cueillir leur proie ils n’ont pas pris garde à l’arrière de notre voiture qui mettait les gaz et disparaissait dans les premières lueurs d’une aurore sale et grisaillant se levant péniblement au travers d’un brouillard cotonneux. Sauvée la petite !!! Vivante et sauvée ! »

 

–         « Et où est-elle maintenant ? »

 

–         « En Suisse ! Le jour même je l’ai confiée à Hildegarde qui a pris soin de la laver, la restaurer et la faire dormir. Elle a aussi vu un médecin. Elle n’était pas trop amochée, par chance, mais tout de même il a fallu faire les nécessaires examens vu qu’elle avait été abusée à maintes reprises. Ensuite, dans la soirée, elle a été conduite au champ d’aviation de Tournes. Et hop ! Ni vu ni connu, la voilà en Suisse chez les Grignard qui vont s’en occuper jusqu’à guérison. La maman partira demain ! »

 

–         « Super Laurence ! Du beau travail ! Un enfant de plus arraché à leur griffe. Tu crois qu’ils l’avaient droguée ? »

 

–         « Sans nul doute ! Hildegarde m’a fait savoir que la gamine avait les yeux hagards et le médecin a retrouvé un taux important d’héroïne dans ses urines. Sans doute qu’ils la préparaient pour le marché ! Bande de fumiers !… »

 

Après cette exclamation de révolte, Laurence fit silence. Je respectais un temps de recueillement moi aussi. Au bout d’un moment elle se levait, allait vers le feu et s’asseyait devant, en tailleur, avant de lever vers moi son visage dans lequel ses yeux, noirs de colère et de chagrin, faisaient peine à voir.

 

–         « Nous n’y arriverons jamais n’est-ce pas Henri ? »

 

–         « Nous n’arriverons jamais à quoi Laurence ? »

 

–         « A exterminer tous ces rats ! A sauver toutes ces gamines et tous ces gamins dont ils font des loques, des choses, des objets dont ils se servent avant de les vendre à des pourris ventrus et dégueulasses qui les épuisent de vice et de maltraitances avant de les achever d’une balle dans la nuque, par noyade ou par pendaison ! Pas vrai que nous n’y arriverons jamais !? »

 

Sous l’impression d’une douleur et d’un sentiment d’impuissance exacerbés la voix de Laurence montait aux aigus, presque hystérique.

 

–         « Dis-moi Henri, dis-moi que nous n’y arriverons jamais ! Je le sais ! Je sais que nous sommes impuissants ! Je sais qu’ils seront les plus forts ! Je sais qu’ils gagneront ! »

 

Enfin, exténuée après cette tirade de détresse, Laurence éclatait en sanglots.

–         « Chaque enfant sauvé Laurence, chaque complot déjoué, chaque cargaison de drogue détournée est une victoire et tu le sais ! Notre but n’est pas l’utopie. Nous savons que nous avons à faire à forte partie. Mais chaque fois que nous parvenons à déjouer leurs plans, chaque fois que nous rendons à une mère son enfant, nous avons sauvé une vie, et cela seul compte. Nous ne pouvons en faire plus mais jamais nous n’en ferons moins. »

 

–         « Jusqu’à notre mort… » soufflait Laurence au travers de ses larmes.

 

–         « Jusqu’à notre mort oui. Sachant que d’autres alors, comme nous, continuerons notre œuvre. Car la relève est assurée et tu le sais cela aussi. De plus en plus de jeunes s’insurgent et entrent en clandestinité. Un jour viendra où le monde retrouvera sa morale, son droit et le respect dû à l’humanité. »

 

–         « Allons-nous coucher Henri. »

 

Me dit Laurence, un rien apaisée, en se levant.

 

–         « J’ai fait préparer ta chambre Celle que tu occupes d’habitude. Demain tu me raconteras ton expédition dans le quartier de la Roche Rouge ? Vésale m’a dit que tu l’as échappé belle par là-bas ?… »

 

Mettant mon bras autour des épaules de Laurence nous nous dirigions vers l’escalier et tout en montant les marches une par une, côte à côte l’un contre l’autre serrés en frères de guerre que nous sommes, je lui répondais :

 

–         « Je l’ai échappé belle oui, en effet. Les « Bwognes » sont des durs à cuire, rusés et vigilants. Je te raconterais. Demain au déjeuner. Promis. »

Arrivés devant la porte de sa chambre je lui déposais un baiser sur le front et prenant son menton dans ma main droite, l’obligeant à me regarder droit dans les yeux lui dis :

 

–         « Dors bien Laurence. Prends du repos. Tu l’as grandement mérité. Et pense à la petite Sabine. Tu peux connaître son prénom à présent que la voilà sauvée. Pense à Sabine… Elle est à l’abri. Demain sa maman pourra la serrer dans ses bras. Grâce à toi. Et à Vésale. Endors-toi en pensant à leur joie.»

 

Une fois rentrée dans sa chambre et sa porte fermée j’allais lentement vers la mienne. Ouvrant la porte me revenait en mémoire la crise de désespoir de Laurence suite à son récit. Je soupirais.

 

–         « Combien de temps allons-nous pouvoir tenir encore dans cette guerre des nerfs que nous livrent ces tortionnaires sévissant partout autour de nous ?… »

 

J’allais à la large fenêtre de ma chambre que j’ouvris sur une nuit profonde et noire. La ville, sombre, sans lumière aucune comme chaque soir depuis que le gang des ‘Bwognes’ avait pris le pouvoir sur le territoire et y avait décrété le black-out dès la tombée de la nuit, n’exhalait que senteurs de suifs, d’alcools frelatés, de relents putrides de poubelles, de chairs faisandées et de stupre.

 

Notre monde se délitait… Pourrissait…

Et nous, nous tentions de le sauver… 

MandraGaure

Une étoile si bleue…

Par delà les chemins connus, ceux qu’empruntent les manants, les passants, les marchands et les chevaux aux charrettes attelés, en marge des sinueuses sentes de terre dont les poussières, les cailloux et les herbes folles regorgent d’empreintes de semelles, de crachats et de sueurs perdues dans l’effort de marcher, au-delà de ces horizons parfois camouflés par des haies puis soudain dévoilés en liseré sur les terres et que bien des regards ont scruté pour y apercevoir le prochain clocher, une butte familière ou un toit de chaumière, il est un sous-bois… Que nul ne fréquente. Que personne ne voit. Caché des regards, évité de jour et craint le soir…

C’est là que s’est déroulée une histoire devenue légende. Qui, selon ce qu’il en est dit, s’est passée sous la lune lors d’une de ses nuits d’apogée.

Pour y accéder, à ce sous-bois, il faut s’armer de patience, de témérité et de résistance. De pugnacité aussi pour se décider, dans cette zone de jachères, à affronter les hauts chardons dressés sur plus d’un mètre de profondeur en bord de forrière, pareils à une armée de robustes vigiles dont les épines contondantes et bien affûtées décourageraient quiconque d’avancer. Mais nous n’en sommes… Et avançons… Et puisons dans notre audace la  persévérance, aguerris d’avoir pu franchir les premières lignes de ce front nous nous aventurerons aux prises avec des lianes de ronces enchevêtrées, qui debout, qui couchées, telles un inextricable filet de mailles serrées de végétation hostile et dense étalée à la manière d’un tapis au sol ou, dressée, échevelée, pareille à une clôture et épaisse comme un mur de donjon, vous dépassant de plus d’une tête et ne se laissant ni prendre ni arracher sans vous égratigner et vous blesser jusques à sang.

Enfin, si alors vous êtes parvenu à vous frayer un passage, vous foulerez au pied, et contre toute attente, un moëlleux couvert de mousses d’un vert sombre et brillant, rutilant même sous les rayons de la lune que les fières branches des grands hêtres laissent filtrer doucement. Alors, devant vous voyez, se dresseront les ruines d’une bâtisse de ferme ancienne, silencieuses et abandonnées, dont les toitures, les portes et les murs, envahis de lierres et de vigne vierge, furent le théâtre d’évènements étranges que l’on se raconte de par le pays mais dont nul ne sait le vrai… Et personne, depuis lors, à ce que l’on dit, ne s’est aventuré par ici.

Là où se déroulèrent les faits, il y a bien longtemps, la nature a repris possession des lieux et seuls les biches, les sangliers, les chevreuils, les lièvres, les écureuils et tous les oiseaux ayant établi nidation alentours y viennent se désaltérer à la source qui coule là, pas loin devant vous, écoutez, regardez, elle chante à vos pieds… Et alimente le ru qui serpente en contrebas.

Le temps passant, l’histoire est devenue un conte. Nuancé de larmes, de bleus et d’ors…

Toutefois, et en dernière recommandation, pour le pouvoir comprendre ce conte, vous devez vous rendre en ces lieux à la vingt huitième nuit du calendrier lunaire… Car ce n’est qu’alors, en nocturne, quand l’astre est à son sommet, que vous pourrez entrer dans la magie des lieux et remonter le temps jusqu’à cette nuit d’autrefois où se déroulaient les évènements que je m’en vais vous narrer, ci-après :

C’est dans cette clairière cachée au milieu du touffu et du feuillu de végétations sauvages que se dressait jadis une ferme, isolée, solitaire, à l’écart du village et de ses habitants. Ferme où vivait une famille avec quatre enfants parmi lesquels Flo, l’aînée, qui avait 11 ans.  

L’aînée. Qui lavait, récurait, cirait, rangeait, raclait, tordait, nettoyait tout au long de la journée. Et encaissait des coups de poings et de trique partout où elle passait. Elle était l’enfant d’une famille de rustres besogneux sans égards ni tendresse. Dont le père, toujours fulminant, rentrait tard le soir des champs où il cultivait et des bois où il coupait. Dont la mère, chaque année engrossée, toujours à grogner et rouspéter, toujours ceinte d’un méchant tablier, travaillait du matin jusque loin en soirée à s’occuper des vaches dans les étables, des cochons dans la porcherie, des trois chevaux de trait, des volailles du poulailler et du potager tout en élevant sa pecquée de marmots nés les uns à la suite des autres et qui serait au nombre de neuf s’il n’y avait eu les deux pertes en couches et les deux mort-nés. Depuis ses cinq ans Flo fut mise à contribution pour toutes les tâches ménagères et n’avait pour sa vie d’enfant tout simplement « pas l’temps ! ».

Mais Flo n’exigeait rien. Taiseuse par habitude, soumise par usage et modeste par coutume elle vivait ses journées dans le rythme austère qu’était le sien comme celui de tous depuis que nés. Sauf qu’elle était la plus grande et la seule sur qui ses parents pouvaient s’appuyer.

–       « Si seulement elle avait été un garçon…» ne cessait de maugréer sa mère.

Peu de soins et d’attentions, beaucoup de besognes, d’isolement et de punitions étaient le lot journalier de la petite fille.  Comme tous elle recevait le pain, et le beurre que l’on mettait dessus, comme tous elle mangeait à la table du soir sa ration de soupe et de potée au lard mais en sa qualité d’aînée elle était rompue à toutes les basses besognes que l’on exigeait d’elle.  Elle fut enrôlée à la manière d’un forçat dans une carrière ou comme un conscrit dans une armée.  Comme un condamné sur une galère elle n’avait à dire rien et devait exécuter.  D’ailleurs elle se taisait et exécutait sans poser la moindre question, sans jamais élever le ton, sans se plaindre ni penser s’insurger, jamais.  Elle dormait peu et souvent restait tard dans la nuit sous le regard vigilant de son père qui, une fois les travaux domestiques terminés se mettait en devoir, pour plaire à monsieur le curé, de lui imposer les lettres en lui donnant à gratter, de sa plume, des feuilles lignées. Alors, dans le silence des soirs et le chuintement de l’eau sur le feu, dans la bouilloire, elle s’acquittait de cette tâche comme d’une pénitence, sa main allant et venant, suivant la plume traçant et crissant sur le papier, courbée à la table des repas, sous le néon, dans la cuisine, quand sa mère et les petits étaient depuis longtemps déjà couchés.

Sans doute elle se sentait désespérée par moments. Sans doute aussi qu’une révolte grondait en elle. Mais elle n’osait la manifester.  Car les coups tombaient partout sur son corps, au petit bonheur la chance, à mains nues, avec le ceinturon accroché à la patère ou avec le bâton, oui, les coups pleuvaient. Et Flo subissait. Et s’estimait néanmoins heureuse encore car elle savait qu’ailleurs, dans d’autres fermes, d’autres enfants comme elle vivaient le pire et pour certains pire qu’elle.

Elle n’avait qu’un seul espoir, ne rêvait qu’à une seule liberté.  Celle d’être enlevée de là où elle était pour aller ailleurs. Peu lui importait où, mais ailleurs. Et elle y songeait si fort, en rêvait si tant qu’elle croyait vraiment qu’un jour cela lui arriverait. C’était son histoire secrète. Elle se berçait de ce rêve pour s’endormir et tout le jour durant le labeur et le soir quand elle restait punie par son père, à genoux sur la règle en fer, les bras en l’air et des poids dans les mains, elle supportait la sévérité et l’injustice de ces punitions grâce à son rêve qui se déroulait devant ses yeux comme s’il devenait vrai. Elle trimait.  Elle souffrait. Elle trinquait.  Mais dans le silence et l’isolement de sa solitance elle soliloquait, et attendait. L’heure de son enlèvement. Avec le temps elle s’était construit une carapace qui lui permettait de supporter bien des brimades, des récriminations et des maltraitances, des humiliations, des vexations et des offenses car dans son calvaire elle attendait, fervente y croyait, se demandant juste quand, enfin, tout cela se terminerait. Elle n’avait pas de vie. Elle était au milieu du bétail et des humains comme un petit animal domestique, une petite bête de somme sur laquelle ses parents se faisaient les ongles et les dents. Au fond de son cœur, malgré toutes ses douleurs, elle n’avait aucun doute qu’il y aurait une fin à tout « cela » un jour, que viendrait ce moment ou « cela » ne serait plus.  

Au secret de sa tête elle s’était construit, jour après jour, soir après soir, une légende dont l’héroïne était une grande étoile toute bleue, toute brillante et scintillante. Souvent, de nuit, quand elle se trouvait à écrire, penchée sur son cahier, elle relevait la tête et scrutait, avide, par la fenêtre de la cuisine, le ciel de nuit. Cherchant son étoile. Elle l’aurait bien juré sur le missel de monsieur le curé qu’elle la verrait un jour qui l’attendrait.  Alors elle lui parlait, tout bas dans sa tête lui racontait ses rêveries éveillées. Lui disait comment un soir elle devrait venir la chercher pour l’emmener là-bas, loin, très loin, en des contrées où les enfants ne pleurent ni ne souffrent. Elle lui racontait dans ses murmures et au travers de ses larmes combien elle voulait s’y accrocher pour toujours, pour le restant de sa vie entière, à son étoile bleue.

Ainsi se déroulait la vie de Flo, fillette mal aimée, triste et solitaire. La plus grande, la plus soumise. Maltraitée des fois par les petits, quelquefois si méchants, souvent victime de leurs sarcasmes et vilénies son esprit construisait et développait un monde étrange et quelque peu terrifiant.  Un monde calciné, saccagé, en lambeaux éparpillés. Dévasté. Car hormis la lumière de l’étoile bleue de ses songes éveillés, tout autour d’elle n’était qu’ombres et obscurités. Les travaux le nez au sol, les isolements dans la cave et au grenier, les punitions diverses, les coups, les cris, les frayeurs des ordres que sa mère lui lançait, les peurs face à son père quand il revenait le soir, épuisé et brutal, tout était triste et douloureux pour elle de sorte que ses rêves de nuit se peuplaient de créatures vilaines et méchantes, hideuses, redoutables, malodorantes et salissantes, rôdant autour de ses jambes, la faisant s’encourir terrifiée de peur, la faisant tomber dans des précipices profonds, profonds, très profonds.  D’où elle s’éveillait le cœur battant, haletante, en hurlant.  Et en sueur.

Elle finissait par en devenir muette pour ainsi dire. Son père la disait têtue, récalcitrante, indisciplinée. Sa mère la disait arrogante, fière, mal élevée… Et l’étau de l’exclusion et du rejet se refermait ainsi de plus en plus autour de la fillette et tandis que les autres, ses deux frères et sa sœur, jouaient, couraient, se régalaient de grand air, de campagne, de vie, de jeux et de rires elle se cloîtrait de plus en plus dans sa bulle de mutisme et n’avait pour distractions, de tous temps, qu’à trimer dans la maison, ou dans le jardin. Durant les rares moments de relâche elle traînait quelque  part dans un coin quand elle n’était pas punie, pour se faire oublier. Et dans son cœur meurtri l’évènement de son enlèvement tant attendu, tant espéré, prenait tellement forme qu’il lui semblait prendre vie.

Flo, pourtant, avait un secret. Réel. Et bien à elle. Elle possédait un coin tranquille que nul ne connaissait. Un endroit où jamais personne n’allait.  Plus loin par-delà les bâtiments de la ferme, au-delà de la grange, sous un appentis abandonné depuis de longues années, elle s’était fait un petit trou de pailles et de foin au milieu de folles brindilles d’herbes sauvages qui poussaient là et de débris de matériel agricole laissés pour compte et rouillés.  Il y passait parfois un vieux chat gris et roux, un matou pouilleux qui venait avec elle contempler et scruter les étoiles. Car c’est de nuit qu’elle y allait. Quand même son père dormait. A la faveur de l’obscurité elle se glissait hors de son lit, rampait le long du couloir de l’étage, descendait lentement les escaliers en prenant garde de ne faire craquer aucune marche, se faufilait vers l’arrière de la maison par le couloir de la cuisine et se glissait dehors, dans le noir, en passant par l’étroite fenêtre des toilettes, se hissant contre le mur comme un petit singe agile et léger, laissant la fenêtre entrebâillée pour pouvoir y remonter plus tard au retour et longeant les soues elle trottinait jusqu’à l’enclos où elle passait au travers des fils barbelés, tellement habituée à les écarter qu’elle ne s’y blessait plus guère et partait en courant, toute frêle dans sa longue robe de nuit blanche, et pieds nus, à travers les prairies jusqu’à l’appentis où, se hissant de la pointe des pieds sur les dents de la herse trainant là depuis toujours, elle s’installait, se calfeutrait dans son abri. Et songeait… Tandis que les autres dormaient. Jamais aucun d’eux n’y viendrait la chercher, elle en avait la certitude. D’ailleurs même son père avait peur de l’endroit et le prétendait hanté pour décourager quiconque d’y aller de sorte que tout le village en parlait et avait finit par le croire sans jamais plus qu’aucun villageois, ni même monsieur le curé, ne se hasardaient à s’en approcher.

Là, elle rêvait… A l’arrivée de son étoile bleue, et à son enlèvement.  Et elle scrutait le ciel, attentive comme une astrologue elle interrogeait les planètes, parlait aux étoiles, assurée qu’une nuit ‘cette chose là’ se produirait, sûre qu’une de ces nuits elle irait tout là bas, dans le royaume de l’étoile bleue, celle qui brillait en son âme et la hélait. Celle qui la prendrait avec elle, qui la ferait sauve car elle en serait sauvée.

Ce soir là il faisait tranquille dans les alentours.  Pas un souffle de vent, pas une brise, pas une goutte de pluie ne perturbait la nuit et la lune était toute pleine de lumière dans le ciel même si par endroits il se voilait de lourds et longs nuages noirs venus l’obscurcir. Flo s’était calfeutrée dans son abri et explorait le firmament en compagnie de son chat, accoudée à la minuscule petite meurtrière percée dans une des cloisons de l’appentis et regardait, les yeux droits dans la voûte céleste. Les nuages défilaient, lents, et semblaient s’effilocher, tremblants, en passant devant l’astre.

Soudain, Flo ressentait l’arrivée d’une bourrasque de grand vent. Quelques instants plus tôt pourtant, au sortir de la maison, tout était calme et serein mais voilà que d’inattendues rafales secouaient même jusqu’à l’abri où elle se tenait, faisaient chavirer jusqu’aux cimes des arbres plus loin dans la prairie et toutes les grandes herbes le long du ruisseau en contrebas. Rageur et violent, le vent sifflait et soufflait et paraissait vouloir emporter tout. La lune était régulièrement masquée par ces gros nuages qui ne cessaient de s’accumuler et la nuit se faisait noire d’encre.

–       « Il faut que je rentre, » se dit Flo, inquiétée, «papa pourrait se réveiller et peut-être avoir besoin de moi. Il faut que j’aille. Vite. Sinon je vais me faire punir gravement.»

Mis à part que son escapade ne soit découverte, Flo ne ressentait aucune crainte. Elle était curieuse surtout de voir se déchaîner si étrangement les éléments. Sortant de la masure et allait se poster à l’entrée, près de la porte condamnée.  Sa pâle et menue silhouette d’enfant se dessinait dans l’obscurité.  Sa robe de nuit blanche voletait autour de ses jambes et de son petit corps gracile, mais elle n’en avait cure.  Au contraire, cela l’amusait de le sentir jouer dans ses cheveux, soulever sa robe, la chassant autour d’elle pareille à des voiles hissées et claquant. Et Flo riait, toute seule dans la nuit, bousculée par cette tempête, sous la lune qui la regardait. Mais il fallait partir. Cela seul l’inquiétait.  Le vent augmentait en puissance et devenait féroce. Mais Flo riait aux éclats. Sa voix rivalisait avec les plaintes de la nature soumise aux gifles du vent et s’en allait ricocher contre les toitures des étables, et plus loin il lui semblait s’en allait jusqu’aux crinières des peupliers et des hêtres et peut-être, qui sait, jusqu’au clocher de l’église du village. Le souffle puissant chargé de poussières lui cinglait le visage et les jambes mais elle n’eût pas peur. Seule l’idée de son père se réveillant et découvrant son absence lui faisait courir des frissons d’épouvante dans le dos.

Brusquement, aussi vite que s’était levé le vent tout se calmait, tout s’apaisait d’un seul coup, tout se fit silence.  Plus un souffle. Plus une brise. Plus un murmure. Rien. Adossée contre le mur de briques, Flo relevait son visage vers le ciel, et étonnée le trouva tout changé.  Elle regardait la lune qui lui souriait à nouveau, remplie de lumière et c’est alors, oui c’est alors qu’elle la vit.  

L’étoile ! L’étoile bleue. Si bleue. L’étoile bleue dont elle rêvait depuis tellement longtemps. 

Et le ciel était tout éclairé, et tout illuminés les alentours , et la lune teintée de bleu elle aussi tout à coup.  Même le paysage semblait avoir changé.  Il était devenu bleu lui aussi.  Bleues les cimes des arbres, et bleue la prairie et bleus les toits de la ferme et des dépendances, et bleues même, elle les voyait bleues les tuiles des maisons là-bas plus loin, et celles de l’église dans le confin de la nuit sur l’horizon lui aussi bleui et le coq, non plus doré et brillant dans la lueur de la lune mais devenu bleu lui aussi et lançant, tel un faisceau, en myriades de rayons, comme un phare, ses reflets bleus sur la campagne et sur les bois tout autour.

–       « Oh !!! » Flo était subjuguée. « Comme c’est beau !… »

Même sa longue robe de nuit blanche était devenue bleue, toute bleue.  Elle tombait sur ses pieds nus pareils à une cataracte divine. Flo s’extasiait, battait des mains, riait et à la fois pleurait de joie et d’émerveillement.  Tout était devenu bleu et beau.  Elle n’en revenait pas.  Elle voyait la lumière l’inonder, la pénétrer, créer autour de sa silhouette un halo magique, floconneux, soyeux, vaporeux… Et tout bleu. En relevant à nouveau la tête elle regarda droit dans l’étoile.

–       «Là voilà ! Oh, comme ce serait bien,» soupirait Flo, «si je pouvais partir sur cette étoile et voyager pour toujours dans le ciel tout bleu assise sur une de ses branches si bleues…»

Tout à coup, et malgré l’incontestable présence de la grande étoile dans le ciel Flo n’y croyait plus trop, à son rêve. Un doute cruel et subit lui embarrassa le cœur.

–       « Une étoile ne peut pas descendre du ciel. Une étoile ne vient pas chercher les petites filles tristes sur la terre. »

Toute cette histoire n’était que le fruit de son imagination et de ses rêveries d’enfant solitaire. Cependant, voilà que justement l’étoile bleue grossissait et s’enflait et devenait grande, mais grande, très très grande. Mieux même, c’était tout comme si elle s’approchait. Et cette fois, Flo prit peur car en vérité son rêve se réalisait puisque l’étoile, toute grosse devenue, et bleue comme jamais, s’approchait de la petite fille. 

–     «Mais comment ? C’est peut-être un incident de la nature,» se dit-elle. «car comment donc une étoile pourrait-elle descendre de si haut et de si loin pour s’approcher des champs, et des bois et de moi ?»

A nouveau elle n’y croyait plus, n’y croyait pas.  Mais au moment précis où le doute s’insinuait dans son esprit, aussi subitement qu’arrivait la tempête tout à l’heure, tout avait l’air bien étrange, si insolite, si féerique autour d’elle. Magique à la fois qu’inquiétant.  Et Flo eût peur. Une peur d’enfant. Derrière l’astre qui paraissait avancer une longue traînée d’un bleu blanchâtre tapissait à présent le ciel.  Et c’était beau ! Tout était si beau ! Si bleu ! Flo battît des mains, exaltée, extasiée. Tremblante à la fois d’appréhension et de joie, toute emplie du mystère de cette beauté que le ciel lui offrait, émerveillée de ce spectacle que la nuit lui apportait, rien que pour elle, rien que pour son âme, rien que pour ses yeux. Rien que pour ses plaies…

Subjuguée, quoique perplexe, Flo s’éloignât de l’appentis et fit quelque pas au dehors, dans l’herbe dont la rosée, doucement, lui chatouillait les orteils et les talons.  Elle s’avançait, les bras tendus vers le ciel comme si elle allait pouvoir saisir l’étoile.  Mais celle-ci paraissait tellement loin encore.  Si loin. Inaccessible pour les enfants terriens.  Le léger bruissement des feuilles dans les peupliers et les hêtres lui murmuraient aux oreilles comme des milliers de petites voix. La vie, en cet instant, semblait à Flo douce et charmante et gentille et facile et dépourvue de menaces, de souffrances, d’angoisses et de doutes et de peurs.

Et voici que l’étoile bleue s’avançait vers la terre. Voici qu’elle s’approchait pour de vrai, de tout là-haut elle arrivait jusqu’aux pieds de Flo où, enfin, elle se posait, tranquillement et comme si cela lui était tout naturel, sur l’herbe. Et tout cela dans un grand remue-ménage de bleus. Et Flo ne connût aucune frayeur. Elle alla d’un pas lent, sans aucune hésitation, vers l’étoile et lui tendit la main. Son rêve était vrai ! Il  se passait là devant ses yeux.  L’enfant s’avançait vers l’étoile au point de la toucher du bout des doigts puis, de la paume, la caressa sur une des branches la plus proche d’elle, stupéfaite de constater que l’étoile n’avait aucune aspérité, aucune rugosité, que tout en elle était lisse, et tendre, et doux.  Et que non plus elle ne brûlait. La surface en était tiède et veloutée comme les joues d’un bébé.  Et Flo frémit. Et se sentit animée d’une secrète énergie. Elle recula de quelques pas pour contempler l’astre bleu venu lui rendre visite.  Et c’est dans ce recul, prenant distance ainsi, qu’elle le vit. Le jeune garçon sur une des branches de l’étoile, assis.  

Qui lui sourit.

Habillé d’un bel habit de soie et de satin, d’un bleu aussi bleu que l’étoile, ce qui le confondait avec elle.  Autour de son cou, attachée à un ruban de velours d’un profond bleu scintillait une minuscule étoile de cristal sertie de pierres de lumières bleus claires et translucides, cerclées  d’or, pareilles à une eau fraîche, limpide et pure. Tout dans les traits du visage du garçon lui était doux.  Ses yeux, son nez, sa bouche, ses dents, même ses mains qu’il levait vers elle dans un signe de bienvenue paraissaient à Flo souriants.  Et comme il était gracieux, comme il avait l’air précieux, comme il était joli dans son habit, assis, longiligne, confondu à l’étoile, comme faisant partie d’elle. Dedans l’étoile. Oh, il ne devait guère être plus âgé que Flo.

–       « Nous sommes à peu près de même taille. Et sans doute du même âge.» jugeait-elle.

Flo n’avait jamais accordé beaucoup d’importance à ses congénères.  Les garçons et les filles elle ne les connaissait presque pas puisqu’elle n’allait jamais à l’école, et quand certains d’entre eux, venus du village pour la cueillette des champignons, passaient non loin des prés et des enclos de la ferme ils ne faisaient que se moquer d’elle. Aucun d’eux n’était de ses amis…  Ils la conspuaient, la huaient, la ridiculisaient, lui lançaient des pierres même quand ils la voyaient mener les vaches aux pâtures et elle se cachait alors derrière la Brunette pour se dérober à leurs moqueries tout autant qu’aux projectiles qu’ils lui destinaient. Mais là, devant ce jeune garçon elle se sentait sans crainte ni défiance, au contraire, elle sentait grandir en son cœur et son âme une émotion profonde, un sentiment de tendresse et de douceur pour ce garçon assis tout habillé de bleu arrivé du ciel sur son étoile bleue. Comme tout cela était étrange. Comme tout cela était beau. Flo se sentait légère et joyeuse comme jamais elle ne le fut.

–       « D’où viens-tu ? » lui demande le jeune homme en inclinant légèrement le buste d’un geste aimable, se penchant ainsi au dehors de l’étoile, le visage tourné vers Flo.

–       « De là-bas… » répond Flo faisant un vague geste vers les étables et la chaumière.

–       « Qui es tu ? » lui demande le garçon.

–       « Je m’appelle Flo ! » lui répond l’enfant solitaire.

–       « Que fais-tu là ? » insiste encore le garçon assis sur l’étoile.

–       « Je t’attendais…  » lui répond Flo d’une voix tremblante.

–       « Ne t’en vas pas s’il te plaît… » ajoute-t-elle tout bas, timidement.

–       « Tu m’attendais ? » questionne le garçon, surpris.

–       « Oui… » dit Flo.  Elle exhale un long soupir et reprend :

–       « Depuis si longtemps. Si tu savais seulement… »

–       « Et comment m’as-tu découvert ? »  lui demande le garçon .

–      « Mais… » dit Flo surprise,  «…c’est toi qui m’as trouvée ! Il y a eu beaucoup de vent, puis le ciel a changé de couleur, la lune et les arbres et les maisons et l’herbe sont devenus bleus, et j’ai vu ton étoile là-haut toute belle et si bleue qui teintait le monde en bleu, et je l’appelais, l’espérais… Je voulais y grimper, m’y accrocher, je m’imaginais voyager dessus pour partir.  J’en faisais le vœu.  Et puis elle est arrivée près de moi et te voilà ! »

–       « Oh ! » dit-il avec un soupçon de drôlerie dans l’angle des yeux, « Il me semble que tu fais erreur.»

Alors Flo plongea ses yeux loin dans le regard du garçon qui reflétait une immense gentillesse et une profonde tendresse. Et se sentait confiante.

–       « Tu te trompes je crois oui… » continuait-il,  « Car vois-tu, pour que je sois parvenu à te trouver, pour que tu sois arrivée à me laisser te trouver, tu as du parcourir une longue route, un long et lent et solitaire et pénible chemin.  Et si tu n’avais pas l’âme claire, translucide et pure, transparente comme le bleu de mon étoile, je n’aurais pu te voir ni te sentir m’inviter à te rejoindre, et toi tu ne pourrais me voir même de tes propres yeux au milieu de tout ce bleu. »

–       « Mais bien sûr que je t’ai attendu ! » s’exclame Flo dans un vif élan craintif. « Et pour sûr que j’ai fait un long chemin et que j’ai l’âme claire et que je te vois bien ! Je n’ai jamais fait de mal tu sais, même si ils le disent, jamais ! Je n’ai même jamais tué ni une fourmi ni un scarabée ni même une araignée. Pourtant j’ai peur d’elles quand ils me punissent dans la cave. Mais jamais je n’en ai tué une seule d’araignée. » Et elle ajoute, plus bas : « Combien elle est belle ton étoile alors ! Et, dis-moi… Tu resteras ici, près de moi, longtemps ?… »

–       « Cette étoile est ma maison et je vais et je viens où je veux quand je veux puisque c’est en elle que je demeure ; » lui répond-il, « et que c’est elle qui me mène partout. Puisque c’est en elle que je vis et qu’ensemble nous voyageons dans les cieux.  Je dors en elle et elle me transporte. Dans tout l’univers… »

Il en avait de la chance ce garçon ! Flo ne ressentait aucune jalousie, au contraire, elle se sentait très épanouie. Et éblouie.  Et si heureuse aussi de pouvoir regarder l’étoile, si enchantée tout autant de pouvoir se mirer dans les yeux doux et profonds du garçon.  Les admirer, en remplir les siens, s’en nourrir.

–       « Peut-être que c’est cela, le bonheur, » se dit Flo et voilà que son cœur se mettait à cogner en dedans contre ses flancs à coups rapides et violents comme jamais il n’avait cogné dans sa poitrine, pas même dans ses pires terreurs, pas même dans ses pires douleurs… Il lui semble le sentir tressauter de joie contre ses côtes pour la toute première fois de son existence.

–       « Où voudrais-tu aller ? » lui demande le garçon assis dans l’étoile. 

Et le cœur de Flo bondit de plus belle. Peut-être qu’il aimerait l’emmener avec lui faire une ballade dans le ciel, ou même repartir avec elle pour faire des voyages, partout, avec lui ?… 

–       « Où ? » Flo soupire, hausse les épaules, s’accroupit sur le sol et lui raconte d’une voix ferme : « Mais… Partout ! Comme tu me l’as dis !  N’importe où ! Partout ailleurs qu’ici, voilà ! Dans le ciel, près de la lune, près du soleil, au dessus des rivières et des rizières et des mers.  Dans les vents et les tempêtes, dans les aurores boréales, j’en ai vu dans le grand livre d’images des aurores boréales, c’est si beau, et dans les couchers des soirs et sur les levers des matins ! Partout où tu voudras, mais ailleurs qu’ici ! »

En faisant un ample geste du bras Flo désignait tout ce que représentaient pour elle les lieux qu’elle souhaitait quitter. Son visage tout éclairé de lumière bleue reflétait sa détresse, son impossible bonheur.  C’est alors qu’elle se rendit compte que le jour à l’horizon se levait, que l’aube pointait et qu’il allait falloir rentrer là bas dans la clairière du sous-bois, dans la maison où elle  devra grimper l’escalier en catimini jusqu’à l’étage et retrouver son lit avant que les autres ne se réveillent et ne se lèvent. De lassitude, ses deux bras lui retombent le long du corps. Retourner là-bas… Et une insondable désespérance s’empare de la petite.

–       « Reviendras tu ? » demande-t-elle à la fois pleine de crainte et d’espoir au jeune garçon.

–       « Bien sûr je reviendrais ! Si tu le veux toi ! Tu me retrouveras toi-même et ici même ! Tu verras ! Et même mieux que cela.  Je serai là pour toi et tu me verras puisque tu viendras à moi ! Qui sait, même que tu m’appelleras… »

Tout en parlant il défaisait de son cou le ruban bleu dont il laissait glisser l’étoile de cristal et la tendant à l’enfant lui dit :

–       « Voici pour toi, en gage de notre amitié et de mon prochain retour. »

–      « Oooooh ! » s’exclame Flo dans un soupir ravi, toute rayonnante de surprise et de plaisir. «Un gage ! Pour moi ? Merci ! Je la mettrais à l’abri ta petite étoile, bien cachée sous le matelas de mon lit, et je la regarderais chaque soir en pensant à toi. Mais à présent il faut que je file, sinon mes parents vont se réveiller et je me ferais battre, c’est certain. »

Alors, à reculons Flo s’éloigne de l’étoile tout en saluant le jeune garçon, devenu son ami, du regard.  Il a pour elle un doux sourire. Et Flo s’en retourne dans le matin levant, courant, pareille à un petit fantôme dans sa robe de nuit blanche, foulant d’un pas pressé l’herbe mouillée, ne se retournant pas une seule fois.

Revenue dans la maison elle gravit, preste, les marches de l’escalier sur la pointe des pieds.  Et se hâte vers son lit pour s’y emmitoufler, grelottante de cette nuit exubérante, froide mais magique qu’elle vient de vivre. Juste à temps ! Le réveil dans la chambre d’à côté se met à sonner. Flo allait reprendre le bât de sa vie blessée pour une nouvelle journée. Mais elle n’était plus seule à présent. Elle avait un ami. Et il reviendrait ! Et elle le reverrait ! Et elle s’assoupit, paisible, gardant bien serrée dans sa paume droite la petite étoile de cristal et de diamants, toute bleue de lumières célestes et de promesses. Il allait revenir. Il le lui avait promit. Quand sa mère ouvrait la porte de sa chambre, lui criant de descendre préparer la table, Flo sautait de son lit sans fatigue ni lassitude ni appréhension.  Et c’est sans peur qu’elle enfile ses chaussons, va à la salle de bains se débarbouiller, s’habiller puis descend préparer les déjeuners.

Durant vingt longs jours et vingt longues nuits sans repos ni répit Flo ne put aller rejoindre la cabane pour y rêver.  Elle était harcelée jusqu’au soir et même tard, très très tard, de travaux et de pénitences et pas un moment ne lui était laissé pour respirer.  

Un soir, après la soupe, monsieur le curé était venu jusqu’à la ferme et avait tenu avec ses parents de longs conciliabules. Curieuse et inquiète, Flo s’était postée dehors, près de la fenêtre de la cuisine, pour écouter ce qu’ils racontaient. Une catastrophe !

       « Votre fille est en âge d’aller à l’école depuis longtemps. Vous ne pouvez la garder à la maison comme servante, c’est inconvenant ! »

       « Inconvenant ?! » grondait papa. «Inconvenant ! Voyez-vous ça comme vous m’parlez m’sieur l’curé ! Comment voulez vous qu’nous arrivions à m’ner toutes ces b’sognes adon ? Nous avons trois enfants en bas âge, ma femme est grosse à nouveau et moi j’suis aux champs tout l’long des jours ! Nous avons b’soin d’l’aide de not’fille aînée, rendez vous compte allons ! Elle n’a rien à faire à l’école, elle n’y apprendra qu’du vent ! J’lui fais faire ses exercices pour écrire voilà qu’est d’jà bien suffisant. »

       « Certes non ! » s’exclamait le curé. «Vous avez le devoir de scolariser votre fille monsieur Descourt, sans quoi je me verrais dans l’obligation de faire venir les gendarmes !!! »

       « Des gendarmes !? Chez nous ? Ah tudieu ! Comme vous y allez m’sieur l’curé ! » l’interrompit sa mère. « Il n’en s’ra pas question ! Et nous prend’not’aînée, ça, pardi, ne s’pourrait qu’à la condition qu’vous nous trouviez un garçon d’ferme et une servante ! Mais qui les paiera ? Pas nous toujours bien !»

       « Je peux vous aider pour cela, mais cette enfant ne doit plus continuer comme ça !» dit le curé déterminé, « Il y a le fils de Gloria, il est un peu simplet mais il connaît les tâches, et Gloria pourra remplacer votre fille dans la maison en échange du logis et du couvert pour autant qu’ils soient à l’église et aux vêpres chaque dimanche. »

       « Non ! » fut la réponse tonitruante de son père. « Nous n’voulons d’personne chez nous ! Surtout pas Gloria et son bon à rien d’fils. Il n’a pas tout’sa tête m’sieur le curé, vous l’savez fichtre bien ! D’ailleurs, c’t’école, c’est pô nous qui la payera ! Rapport qu’on n’a pas d’quoi ! Un dédommag’ment oui, v’la c’qu’il faudrait nous donner pour nous prend’not’fille ! Vous l’savez bien que nous n’avons pas d’quoi d’jà nous nourrir et nous chauffer tout’la famille. »

       « Pour cela soyez sans crainte. Cette enfant est une sauvageonne. Il faut l’éduquer, la discipliner, lui apprendre les devoirs civiques et religieux, il faut qu’elle apprenne les travaux d’aiguille et les prières. Nous pourrions la placer chez les religieuses du couvent de la Sainte Croix. Elle y fera des travaux de lessive et de nettoyage en échange de son apprentissage. Toutes les jeunes filles travaillent là-bas. Vous n’aurez qu’à vous en louer, plus tard. »

Un grand silence tombait dans la cuisine. Quelques raclements de gorge, quelques soupirs, des bruits de goulot de bouteille puis de verres, et enfin la conversation qui reprenait sur un ton plus apaisé. Mais dehors, le long du mur près de la fenêtre, Flo n’écoutait plus. Elle grelottait de terreur. Les religieuses du couvent de la Sainte Croix ?! Mais quelle horreur ! Il n’y avait là que des orphelines ! Et toutes habillées de la même manière, en long, et en gris… Puis maman lui a toujours dit que ces nonnes là étaient très méchantes et qu’elles battaient les enfants. Oh non ! Cela ne se pouvait. Et puis Gloria, et son fils, qu’allaient-ils venir faire ici ? Ce garçon lui, il était sourd comme un pot, et bête comme une poule, puis sale encore, comme un crapaud. Et totalement construit de travers avec ça… Quelle aide apporterait-il à son père celui-là ? Et puis cette Gloria, toute grosse comme elle était, comme une truie qui n’avançait pas, et qui avait la mauvaise langue disait maman; comment allait-elle pouvoir s’en accommoder elle, si bourrue, si sévère, si vilaine parfois, et toujours à la bourre ?

       « De toute façon, » se dit Flo, « son couvent à monsieur l’curé, j’n’irais pas. Du tout ! »

Les chaises se bougeaient dans la cuisine…

       « Sommes-nous d’accord ? » demandait le curé.

       « A condition m’sieur l’curé…» répondait le père, «…qu’il ne faille rien payer pour la gosse, que nous ayons les deux chariots d’foin d’chez les Médard à l’hiver chaque année et que Gloria et son rej’ton aillent s’installer dans l’sous-pente et s’contentent des mêmes rations qu’Flo nous sommes d’accord oui. Puis d’toute manière, comme vous l’dites bien, c’t’enfant a b’soin d’discipline et d’correction sinon il n’en sortira jamais rien d’bon. Quand viendrez-vous la chercher alors ? »

       « Ah ! Enfin ! Vous voilà devenu raisonnable, » répondait le curé en toussotant. « L’école recommence juste après la Pâques, dans une semaine. Je vous enverrais une des filles de la Sainte Croix pour prendre la petite. Elle n’aura pas besoin de linge. Le couvent fournit tout aux demoiselles qu’il héberge. »

Le reste de la conversation se noyait dans un lourd brouhaha pour Flo. Ses oreilles sifflaient, bourdonnaient, ses tempes battaient, elle se sentait nauséeuse et courait aussi vite qu’elle le put jusqu’à la porcherie où son estomac, sous l’effet de crampes et de spasmes, se vidait de ce qu’elle avait avalé au souper. Après quoi, suante et tremblante, elle reprit le chemin de la maison, passa par derrière et rentrait dans la cuisine. Papa et maman était encore assis à la table. Monsieur le curé était parti.

       « Où étais-tu passée ? » criait maman. « Tu d’vais laver les assiettes du repas ! Pourquoi ne l’fais-tu pas ? »

       « J’étais dehors maman. J’avais entendu des bruits dans les soues, je pensais qu’un des cochons se serait enfui. »

       « Nous n’ferons jamais rien d’bon avec toi ! » tonna son père, « Mais…» grinçait-il entre ses dents, «tout ça va changer à présent ! Tu vas aller à l’école ! Chez les filles de’la Sainte Croix ! Où tu s’ras dressée ! Là-bas tu verras, t’apprendras à obéir et à marcher droit ! Durant plusieurs années qu’tu’auras à travailler et à filer doux. Nous n’avons plus l’moyen t’faire obéir. Ni celui de t’nourrir. D’autant qu’tu ne fais pas grand’ouvrage pour ce qu’tu coûtes en nourriture ! »

Et sa mère d’ajouter, de son air renfrogné et mécontent :

       « Ah bah ! Là qu’t’en as d’la chance toi dis le ! Tu vas pouvoir t’instruire pour l’heure ! Comme les riches !…»

Le cœur anxieux, les jambes tremblantes, Flo se martelait l’esprit de questions. Elle ne comprenait pas. Elle marchait droit lui semblait elle, et filait doux.  Et travaillait. Et tout ce qui lui était demandé, elle le faisait.

       « Je ne veux pas aller au couvent papa ! » Flo pleurait à chaudes larmes. « Les religieuses sont méchantes, c’est maman qui l’a dit ! »

       « Tu f’ras c’qu’on t’dira d’faire et sans discuter ! » répliquait son père tout en lui administrant une claque en pleine face. « V’là pour la peine ! Et à présent monte dans ta chambre qu’on n’t’entende plus ! »

Sanglotant, elle gravissait l’escalier. Elle faisait pourtant toujours tout ce qu’on lui demandait. Ne rechignait jamais. Elle rêvait aussi, c’est vrai, des fois, les mains dans l’eau de vaisselle ou de lessive, ou sur le manche du balai, elle rêvait.  Elle rêvait à en oublier de frotter ou de balayer. Elle rêvait, encore, des fois, sur les longues pages de punitions écrites dont sa main droite tant souffrait. C’est vrai, elle rêvassait comme le disait maman. A en avoir oublié un jour de verrouiller les battants d’une soue à cochon. Quelle pagaille ce jour là ! Ou à  renverser le seau de lait, une fois que c’était arrivé, mais c’était une fois de trop, elle ne l’oubilierait jamais la raclée qu’elle a prise de son père, où elle avait été se blottir près de Brunette durant toute la nuit, pleurant à s’en arracher les côtes, réchauffée par son haleine dans son cou… A en oublier de remplir les lignes du cahier de son écriture penchée.  Appliquée. Alors papa criait et se fâchait, la houspillait ; alors papa l’injuriait et la bourrait de coups pour qu’elle avance.  Ou déchirait sa page et elle devait recommencer tout, les yeux brûlants de fatigue, n’y voyant plus clair…

Tout en montant vers sa chambre elle entendait encore la grosse voix de papa qui disait :

       « Y’a plus d’chemin avec elle. C’t’une bonne chose que d’nous en séparer et d’la placer. »

Et Flo eut peur.  Peur de ne jamais plus revoir l’étoile si bleue, ni le jeune garçon si aimable aux yeux de miel et d’océan.  Qui lui parlait avec tant bonté. Et lui souriait. Elle se fit des remontrances et des promesses tout en se glissant dans son lit après avoir récupéré sous son matelas son étoile de cristal. Elle se maitriserait se dit-elle, jusqu’à ce qu’il revienne. Elle tiendrait sa bouche cousue.  Elle ne répondrait pas, elle ne répondrait  plus. Ne montrerait pas sa peur.  Elle jouerait à merveille l’enfant docile, courbée, soumise et bornée, comme ils la voulaient, elle jouerait même les stupides dans l’espoir que l’on ne veuille pas d’elle dans l’institution de la Sainte Croix.  Qu’on la trouve trop bête, trop arriérée pour y aller.

Mais depuis la visite de monsieur le curé, son père avait changé. C’était comme si toute sa méchanceté brusquement était venue à la surface, à moins qu’il ne soit fâché qu’elle partait, ou triste, après tout c’était son papa… Et même maman, qui pourtant parfois avait des moments de tendresse pour elle, voilà qu’elle était devenue son ennemie, la harcelant à l’ouvrage, lui jouant des tours vilains comme de la faire trébucher dans le purin en tendant devant ses pieds le manche de la pelle à racler. Et Flo souffrait. Mais s’appliquait à se faire petite, obéissante et disciplinée. Hélas, malgré ses efforts à leur plaire, un soir où maman était en colère contre Flo qui n’avait pas fini de peler les pommes de terre elle fut battue par son père dès qu’il était rentré, à coups de ceinturon sur les fesses, les mollets, dans le dos, partout et même jusque dans le cou. Elle avait beau hurler, il n’arrivait plus à se maîtriser. Et maman regardait. Sans broncher. Jusqu’à ce que Flo s’affaissait sur le sol, immobile, inerte, presqu’inconsciente.

Elle ne sut jamais comment elle se retrouvait dans son lit. Elle s’y réveillait au cœur de la nuit, suffoquant encore de douleur, ramassée en boule sous ses couvertures, les larmes lui coulant des yeux sans s’arrêter.

C’est cette nuit là qu’elle se décidait. Cette nuit là qu’elle s’en allait. Déterminée à ne plus revenir jamais, dût-elle mourir de froid et de faim dans l’appentis. Elle extirpait à grand peine son petit corps meurtri et douloureux, rempli de blessures et de bleus de sous les couvertures et allait, pieds nus et au creux de l’obscurité, longeant le couloir vers la cuisine jusque dans les toilettes et se hissait avec peine vers la petite fenêtre. Cette fois cependant Flo ne la laissait pas entrebâillée.  Elle la fermait ! Avec le loquet, par l’interstice aménagé dans le montant, passait par les soues à cochons, et sans un regret, sans un regard en arrière, allait jusqu’à la prairie où elle se trainait plus qu’elle ne marchait jusqu’à la cabane abandonnée, décidée à ne plus revenir chez eux là-bas, jamais.  Plus jamais ! Dans sa menotte, bien serrée, elle tenait son étoile de cristal, son talisman. Et se fit promesse que jamais aucun d’eux, pas même le curé, pas même les nonnes, ni ses frères ni sa soeur, ne la convainqueraient de revenir, et au pire ne la retrouveraient vivante. Elle resterait là cachée dans l’appentis jusqu’à ce que son ami revint sur l’étoile bleue, elle y dormirait et même y mourrait de faim s’il tardait, elle s’en fichait bien. Ce qui était certain c’est qu’elle n’avait plus ni l’idée ni le goût de revenir dans cette maison. Elle décidait de leur tourner le dos à jamais., Son dos si douloureux, son dos zébré de coups de ceinturon dont la peau brûlait à se frotter contre le tissu de sa robe de nuit tandis qu’elle se hâtait tant qu’elle pouvait à traverser en boitillant le pré baigné de la clarté lunaire.  Ses yeux étaient de braises, ses larmes de plomb.  Les joues cuisantes de honte, de souffrance et de colère aussi, et les dents serrées, et les poings brandis, elle se jurait que jamais non, jamais plus elle ne retournerait dans cette famille, dans cette maison. 

       « Jamais plus ! » 

Elle murmurait. Ses pieds nus foulaient l’herbe encore tiède du soleil de ce début de printemps.   La lune était pleine.  Les arbres tranquilles.  Une grenouille coassait.  Le silence lui répondait. Arrivée près de l’entrée de l’appentis elle se mit à genoux contre le mur et levait les bras au ciel. De longues et lentes larmes ruisselaient sur son petit visage tourmenté par la souffrance et le chagrin. Elle ouvrait ses mains et la petite étoile de cristal se mit à briller sous les rayons de la lune, toute bleue et scintillante dans la nuit. Et elle appelait de tous ses vœux sa grande étoile bleue et son ami qui la conduisait.

Et le vent se levait, comme l’autre fois.  Il rugissait, soufflait, s’affolait, exhalait une haleine douceâtre de fin de journée, s’agrippait à la robe de nuit de Flo, la faisait claquer autour de ses épaules, de ses jambes et sur ses hanches. 

Puis tout se calma. Puis tout devint beau. Et bleu. 

Et l’étoile si bleue apparût une nouvelle fois dans le ciel.  Et tout devint lumière.  Et le garçon, souriant, était assis sur une des branches comme en un sofa, de la même manière que l’autre fois.  Il la regardait, des mains la saluait et lui demandait :

       « Où étais tu de ces nuits passées ? » 

Alors Flo se laissa choir dans l’herbe.  Alors Flo se racontât, bouleversée de tristesse à la fois que transportée de bonheur.  Des heures durant lui semblait-il se raconter.  Tandis que le monde entier tout autour paraissait figé.  Comme si les aiguilles avaient cessé leur course sur le cadran du temps.   La lune ne changeait plus de place.  Les nuages ne circulaient plus dans le ciel. Pas un souffle de vent ne remuait dans les branches des hêtres et des peupliers. Il semblait que la nature entière, de la source au ruisseau plus loin, en contrebas, l’écoutait. 

Et Flo parlait.  Elle pleurait de même et racontait.  Absolument tout. Les maltraitances, les privations, les violences, les humiliations, les injures et les coups de ceinturon ainsi que la méchanceté des enfants du village et la menace de l’institution des filles de la Sainte Croix.  Tout ce qui lui donnait goût de s’en aller loin ailleurs, hors d’ici, pour toujours, elle le racontait au jeune garçon, son ami, qui l’écoutait sans dire un mot, attentif. Et toute la campagne autour, éveillée de son sommeil, semblait suspendue à ses lèvres, le ciel lui-même vibrait sur une corde tendue et ténue où venait s’accrocher et se briser en mille éclats et sonorités sa petite voix d’enfant, tantôt sanglotant, tantôt vibrant de colère, tantôt triste, si immensément, si démesurément triste. Flo parlait comme jamais elle ne l’avait fait. Elle se confiait pour la première fois de sa vie, assise par terre sous la clarté de la lune pleine, inondée de la lumière bleue de l’étoile et enveloppée du regard brillant et bienveillant de son nouvel ami.

Et les nuages, et les arbres, et le ciel et la lune, et l’appentis, les toitures et le clocher plus loin et même le coq, et le jeune garçon tout vêtu de bleu qui lui souriait bien installé sur la branche de l’étoile bleue, et même le vieux chat tout galeux, ce sauvage, venu se rouler en boule à ses pieds., écoutaient. Tous faisaient silence pour entendre la terrible histoire de la petite fille niée, blessée, maltraitée, offensée, rejetée. Et rien ne bougeait. Les nuages restaient à l’affût d’un signe pour reprendre leur lente course, les cimes des arbres restaient figées comme si plus un souffle ne pourrait les remuer.  La lune semblait en apesanteur, comme accrochée par des fils invisibles au firmament. Et les yeux du vieux matou étaient devenus des fentes au travers desquelles un rai ardent témoignait de son intense concentration.

       « Tous m’ont trahi !  Tous m’ont menti ! »  Criait Flo dans ses pleurs. «Et je ne veux jamais plus y retourner. Car il y a pire encore que tout ce que je t’ai dis ! Ils veulent me dresser, durant de longues années, disent-ils, mais je sais que de là où ils me mettront je n’en reviendrais jamais. Car là-bas, à Sainte Croix, tu ne pourras pas venir me voir. D’ailleurs, s’ils savaient mon secret, ils m’enfermeraient, me cloîtreraient.  Et ça, j’en mourrais ! »  

A ces mots Flo lève les bras devant elle  et implore le jeune garçon.

       « Je t’en prie, laisse  moi m’asseoir sur ton étoile, laisse moi m’installer tout près de toi.  Je me ferais toute petite. Je ne te dérangerais pas. Je t’en supplie, emmène moi d’ici ! Loin, très loin d’ici.  Je ne veux plus revenir jamais ! Sinon, je préfèrerai mourir encore que de devoir subir un  jour de plus ce qu’ils me font endurer..» 

Sa voix éclate contre le ciel, se fendille contre la lune, s’éparpille dans les étoiles alentours. 

 

       « Si je t’emporte dans mon voyage, tu ne reverras jamais plus ni ton clocher, ni les toits des maisons.  Ni les arbres.  Ni la source. Ni le ruisseau.  Ni la prairie, ni l’appentis.  Ni non plus tes amis. Ni non plus les autres, tes frères, ta sœur, tes parents.  Ni Brunette ni ton chat non plus.»

       « Je n’ai pas d’amis ! » réplique Flo tout de go, « Il n’y a personne qui se soucie de moi. Monsieur le curé peut-être, mais il ne me manquera pas. Il ne m’a jamais demandé si je souffrais. Pourtant, je pense qu’il le sait. Jamais je n’ai raconté à personne tout ce que je viens de te dire car je n’ai personne à qui le dire, personne pour m’entendre le dire, personne pour m’écouter.  Et je me fiche bien de leur clocher, et de leur toit, et de leur école. Et des nonnes aussi !  Et je me ris des autres à présent, mes frères, ma sœur et mes parents. Puisqu’ils ne peuvent que me faire du mal c’est qu’ils ne m’aiment pas.  Et les arbres, la source, le ruisseau, les prairies, nous en verrons depuis le ciel aussi dans tous les voyages que nous pourrons faire sur ton étoile si bleue. Et puis même Brunette tiens, et mon matou, tu m’as dis que tu pouvais aller partout, où tu voulais. Nous reviendrons par ici leur refaire un calin, si tu le veux bien de temps en temps. C’est avec toi que j’ai envie de partir. S’il te plaît, emmène moi, j’en ai toujours rêvé, j’ai toujours imaginé qu’elle viendrait un jour me chercher l’étoile si bleue, je savais qu’elle viendrait m’enlever d’ici pour ne plus jamais revenir, oui, c’est vrai, c’est tout ce que je désire tu sais.  Ne plus revenir ici jamais. Laisse-moi venir avec toi. Sauve-moi d’ici. C’est en ta compagnie que j’ai l’envie de partir, je veux m’assoir près de toi, je veux ne faire plus qu’un avec toi.  Me confondre comme toi au bleu si bleu de ton étoile. Et partir dans le ciel là d’où tu es venu. Et oublier toutes mes peines, toutes mes larmes, tous mes chagrins. Et nous serons amis pour toujours, et nous voyagerons parmi les rayons du soleil et de la lune, et notre amitié sera semblable aux vents du Sud, et aux berges des rivières, et je n’aurais plus forme. Je deviendrais comme toi, une voyageuse du ciel.  Je te prie, emmène moi avec toi.»

Son cri de supplication s’élevait haut dans la nuit. Le visage de la petite fille était envahi de larmes, de lourdes et chaudes larmes roulant, s’entrechoquant, tombant littéralement comme des clous hors de ses yeux, rebondissant presque sur ses pommettes avant de s’étaler sur ses joues et s’écraser sur son menton et sur son corsage dont le blanc s’irisait du bleu de l’étoile.

Et tout à coup la nature et les éléments reprennent leur cours alors que s’élève la voix du garçon à son tour :

       « Il faudra alors que tu acceptes les ondes éternelles du firmament.  Es tu prête ? »

       « Oui ! » dit Flo sans hésiter  » Oui ! Je suis prête ! Donne-moi ces ondes éternelles et je les porterais pour pouvoir partir avec toi sur ton étoile.  Ne me laisse pas ici au milieu des méchants qui ne font que de me lacérer le cœur, de me déchiqueter l’âme, de me noyer dans mes propres pleurs. »

Alors le jeune garçon défît de son cou lle ruban de velours bleu dont, lors de sa première visite, il avait détaché l’étoile de cristal et tendit sa main ouverte vers la petite. Celle-ci y déposait le bijou serti de pierres de lumières claires et translucides, pareilles à une eau fraîche, limpide et pure et toute cerclées  d’or. Il enfilait l’étoile sur le ruban, se penchait vers l’enfant pour le lui passer autour du cou. Sans hésitation, sans peur aucune, Flo baissait la tête pour qu’il puisse lui mettre le bijou.

Les dernières larmes de Flo brillaient sur ses joues comme de petits feux follets tandis qu’elle levait son fin visage vers l’étoile toute bleue. L’étoile de cristal désormais pendue à son cou se mit à briller de tous ses feux, et les pierres scintillaient comme des gouttes d’une eau savoureuse, fraîche, parcourue d’ondes lumineuses.  Et la petite fille, tout à coup, se senti le cœur, la pensée et l’âme rafraichis. Des larmes brillaient encore sur son visage dans la clarté bleue de l’étoile mais ses pleurs et ses sanglots s’étaient arrêtés. Elle se savait en paix. D’un geste infini et lent le jeune garçon se penchait vers Flo et de ses doigts si délicats cueillait les derniers pleurs sur ses joues, les posant sur ses propres yeux tout en lui disant dans un murmure :

       « Tu ne pleureras plus. Je te le promets. » 

Une vague de lumières bleues se mit à tournoyer autour de la petite fille et vint s’emparer d’elle, la soulevant, l’enlevant de l’herbe où elle se tenait encore accroupie, pour la transporter et la poser, légère, aérienne, à côté du jeune garçon sur la branche de l’étoile si bleue. Durant un court moment, en un instant fugitif, tel en un rêve, elle se sentit soudée et protégée contre le flanc du garçon si gentil, si doux, si tendre, sécurisée par sa douceur vaste et son regard profond. 

Enfin Flo se sentit s’élever, se fondre, se confondre aux bleus de l’étoile et à la clarté de la lune puis elle se sentit se transformer pour devenir pareille à des milliers et des millions d’étoiles, à une pluie d’étoiles, à une galaxie d’étoiles, et elle riait. Aux éclats. Et s’abandonna à ce rire et ne connût aucune peur. Et du ciel jaillissait vers les arbres, vers la source et le ruisseau et vers le village et son clocher le rire cristallin de l’enfant martyrisée qui venait de se confier, entière, aux éléments célestes.

       « Ne pleure plus s’il te plait. » entendit-elle encore lui dire le jeune garçon près de son oreille. « C’est fini à présent. Tu n’es plus de ce monde de méchants ! » 

Et l’Etoile. Si Bleue. Très haut dans le ciel. Parmi les éternelles. S’élevait. Toute brillante.

Et à jamais…

L’on dit qu’à quelques jours de là une battue fut organisée par les gendarmes dans les campagnes et jusqu’au ruisseau à la demande de monsieur le curé auprès de monsieur le maire pour retrouver la petite Flo, disparue, mais qu’ils en rentraient bredouilles. Comme les villageois se défiaient à outrance de l’appentis, il fallut bien faire venir des gardes-civils de la ville pour l’explorer afin d’avoir le cœur net.

L’on dit qu’elle y fut trouvée comme endormie, toute pelotonnée et toute roidie dans sa blanche robe de nuit, gardant contre son sein, serrée dans l’une de ses petites mains, une délicate étoile de cristal.

L’on dit que le charpentier du village fabriquait un magnifique cercueil tout blanc serti de petites étoiles pareilles à celle-là, et qu’il lui fut choisi par les gens du village qui tous participaient à son prix, une belle dalle de marbre de carrare qui fut garnie de pierreries tout autour et qu’au beau milieu de celle-ci la petite étoile retrouvée dans le poing serré de la fillette fut enchâssée.

L’on dit qu’après une grand-messe durant laquelle la chorale des filles de la Sainte Croix lui adressait ses plus beaux psaumes, dans le jardin à l’arrière de l’église, au pied d’une absidiole, face au soleil levant, elle fut ensevelie.

L’on dit de même que monsieur le curé priait pour elle tous les jours jusqu’à son décès et que la pierre tombale de Flo est encore à ce jour fleurie en permanence.

L’on dit aussi qu’à chaque lune pleine le matou revenait hanter la tombe en geignant et qu’un jour au matin on l’y retrouvât mort.

L’on dit encore qu’une grande étoile aux rayons bleus brille dans le ciel durant les nuits claires et que ses lumières intenses se reflètent en myriades de scintillements bleus au centre de la petite étoile sur la dalle de marbre blanc sous laquelle repose Flo, l’enfant martyre endormie.

L’on dit que les parents Descourt furent mis au ban du village, que leurs enfants furent placés à l’orphelinat, et que le sou-bois, avec le temps et les saisons reprenait sur la clairière ses pleins droits.

Puis l’on dit que la ferme tombait en ruines et en poussière d’année en année. Et enfin, que plus personne, pas même un chasseur, n’y a jamais remis les pieds…

MandraGaure

 

Lasse…

Ce coeur de crevasses en blessures…

(Perdurent)

N’y voit de ces yeux embués ces cils perlés de larmes diaphanes…

Cette âme délaissée si lasse le dit parlant à la lune :

– « Làs ! » 

Trop de marées solitaires…

S’adresse aux rougeoyantes  mers calcinées des levants,

En conscience.

Cette dérive à la proue de ce navire trop fier fendant les eaux…

Tourne va !

Mais revient.

Ne cesse…

D’aubes à couchants cherche terre mais loin s’exile.

Trop de plaies serties dans cette chair.

Plongera coulera l’ancre aux fonds marins.

Nulle main ne se tend sur l’immense s’étend cet étang de silence.

Confondant.

Des impossibles à partager des infinis à traverser…

Ce désert de mots tenaces de traces ténues.

S’effacent.

Paroles fugaces s’usent de ruses serviles,

De faux sonnets abusent d’absence si lasse le dit…

S’adressant à l’horizon :

– « Làs ! »

Tant  d’indifférences.

Tant de trahisons pauvre balladin…

Ces instants passagers d’émotions suppliciées.

Virevoltent.

Dansent ces vocables embaumés.

Rangés secrets en ces écrins devenus froids et glacés. 

Habillés de velours.

Sombrent ces frissons chagrins,

Épelant les voyelles d’alphabets cristallins.

Trois p’tits tours sous les nuages.

Ciel vois ce miroir lézardé ces images déchiquetées.

Qu’il serait pourtant sage de le fermer,

Ce grimoire empoisonné…

R_B

Droits d’Auteur indeed.

Illustrations : Tribute to Rainer Maria Rilke

Photographe : Weichuan Liu